En­zo Ma­jor­ca, le « Grand Bleu »

Sy­ra­cu­saine de coeur, Ma­rie­thé­rèse Jo­ly rend hom­mage au lé­gen­daire plon­geur si­ci­lien En­zo Ma­jor­ca, dis­pa­ru le 13 no­vembre. Sa ri­va­li­té avec le Fran­çais Jacques Mayol avait ins­pi­ré Le Grand Bleu de Luc Bes­son.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Ma­rie-thé­rèse Jo­ly

Il y a quelques an­nées, En­zo Ma­jor­ca, hé­ros du Grand Bleu, m’en­voya son livre Sous le signe de Ta­nit, pu­blié en Ita­lie en 1980. Un livre vrai, at­ta­chant, dans le­quel je n’y ai lu que du bleu !

Un livre écrit avec pas­sion, fait de co­rail d’ami­tié, à 50.000 lieues sous la mer de Si­cile, quelque part entre Sy­ra­cuse et No­to Ma­ri­na, du cô­té de Ca­po Pas­se­ro et de Vin­di­ca­ri.

Ce livre, qui m’était dé­di­ca­cé, me sem­bla plus pré­cieux qu’une place de ci­né­ma, et je me pro­mis de rendre vi­site à l’au­teur dès que je des­cen­drais à Or­ty­gie (*). Un hé­ros en chair et en os, c’est mieux que sur écran tech­ni­co­lor !

Mais bien avant de de­ve­nir le hé­ros de Bes­son et d’un film à grand suc­cès, un cham­pion d’apnée et Nep­tune en per­sonne, qui fut En­zo Ma­jor­ca ? Avant d’être l’en­zo aux mil­lions de spec­ta­teurs ? Et com­ment tout a com­men­cé entre lui et la mer là­bas à la pointe de la Tri­na­crie ?

En 1949, à 17 ans, il erre sur la plage de Sy­ra­cuse parce que le pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques l’a mis à la porte un 5 avril pour 5 jours. Le so­leil est bon dé­jà sur la plage et sur ses 17 ans. Une barque au loin se di­rige vers la « ton­na­ra », la ma­drague aux thons, et bien­tôt les seuls cal­culs qu’il va connaître se­ront ceux du 818­28 lors­qu’en juillet les thons ar­rivent nom­breux le long de la côte. La mer com­mence alors à lui ap­pa­raître le seul conti­nent qui existe… gées. C’est à cette époque qu’en­zo s’ins­crit à un club nau­tique lo­cal, « Le Ju­venl­lia », et qu’il dé­couvre dans un jour­nal que Fal­co et No­vel­li, deux cham­pions d’apnée, sont dé­trô­nés par San­ta­rel­li le Bré­si­lien avec 40 mètres.

Qua­rante mètres ! Lui, En­zo, qui en fait ré­gu­liè­re­ment 49 à Car­la Ber­nar­do sous les yeux du Doc­teur et des amis qui re­gardent dé­jà En­zo comme un nau­ fra­gé de la terre ferme !

Un bel été, ar­rive à la gare de Sy­ra­cuse Jacques Mayol, son concur­rent qui de­vien­dra vite son ami. En­zo s’ar­range pour lui trou­ver la meilleure ins­tal­la­tion pos­sible au « Mi­na­ret­to » (alors que dans le film ils se ren­contrent à l’hô­tel San Do­me­ni­co de Taor­mi­na). Pen­dant 20 ans ils de­meu­re­ront des amis.

Me ren­dant à Or­ty­gie, l’île d’en­zo, je me rends chez lui via Lar­ga où il ha­bite un éton­nant pa­lais ba­roque avec son épouse Ma­ria.

Au der­nier étage, d’un vaste es­ca­lier, ap­pa­raît En­zo tout de blanc vê­tu avec un rien de res­sem­blance avec Ar­ma­ni ! L’ap­par­te­ment fer­mé au so­leil me pa­raît un sous­ma­rin dans le­quel manque l’air.

L’am­phore près de moi semble en­core re­po­ser près d’un vieux ga­lion aban­don­né… Sur les éta­gères, tous ses tro­phées, et ce­lui qu’il pré­fère : la pe­tite ma­done de Sor­rente.

Mais a­t­il ai­mé le film ? « Eh bien ! non », me di­til. Il est même plu­tôt amer, at­tris­té, de l’image qu’on lui a don­née ; celle d’un pe­tit dé­lin­quant. Il me le dit cal­me­ment. Il a même ten­té de se battre ju­ri­di­que­ment.

Et Bes­son l’a­t­il ren­con­tré ? Il ne le connaît qu’en

pho­to. Mais c’est sur­tout son ami­tié, alors, pour Jacques Mayol, qui en a pris un coup. De­puis le film, rien ne fut plus entre eux comme avant. Bien sûr ils se sont re­vus, à Us­ti­ca, mais de loin…

Calme, calme, En­zo a les yeux « Grand Bleu » et un pe­tit poulpe ta­toué sur le bras.

– « Ra­con­tez­nous En­zo l’his­toire entre vous et la mer », lui ai­je de­man­dé.

– « Ma plus belle his­toire, une his­toire de dau­phins qui n’est pas dans le film. Nous étions en mer lors­qu’un dau­phin vint mordre har­gneu­se­ment notre barque. Dan­ger ? Si­gnal ? Mon­sieur dau­phin im­plo­rait de l’aide et nous vîmes non loin sa dau­phine pri­son­nière des fi­lets. Ros­sa­na ma fille m’ai­da à la dé­li­vrer et à cou­per les fils. Li­bé­rée, elle don­na nais­sance à un bé­bé dont je me suis sen­ti le par­rain ! »

Il n’y a pas que dans les films qu’il y a des « hap­py end ». Ce moment avec le « Grand Bleu » va­lait bien toutes les places de ci­né­ma.

(*) La pe­tite île d’or­ty­gie est le centre his­to­rique de Sy­ra­cuse.

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