CHRONIQUE DU TEMPS PRÉ­SENT O

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Phi­lippe Van­del

n n’entre pas à La Mon­tagne (*) comme dans un mou­lin. Sur le seuil, le be­soin se fait sen­tir de mar­quer un temps d’ar­rêt de­vant la sta­tue vir­tuelle de l’une des pé­nates de ce jour­nal, de l’un des dieux lares de ce quo­ti­dien qui, sans lui, n’au­rait été que ré­gio­nal et qui, en don­nant asile à Alexandre Via­latte, fut le seul de son es­pèce à ac­cueillir en toute li­ber­té les pro­pos les plus im­pré­vi­sibles et les plus uni­ver­sels, les plus lou­foques et les plus pé­né­trants. Je viens d’écrire le nom re­dou­table – quant à la com­pa­rai­son – et for­mi­dable – pour ce qui est de l’ins­pi­ra­tion – du plus lé­ger des écri­vains pro­fonds. Toute plon­gée, même fur­tive, dans les vo­lumes de ses chro­niques donne un autre re­gard sur les choses de la vie. Un re­gard comme la­vé des im­pos­tures, des hy­per­boles, des af­fec­ta­tions, un re­gard ai­gu et pour­tant af­fec­tueux, le re­gard du Villon qui priait Dieu « que tous nous veuille ab­soudre ». Per­sonne n’a don­né une dé­fi­ni­tion par­faite de l’hu­mour. Via­latte, comme au­cun autre au­teur fran­çais, a fait mieux : il a mul­ti­plié les exemples de cette fa­çon de re­mettre les choses à leur place avec une non­cha­lance feinte sous la­quelle il dis­si­mu­lait sa vi­va­ci­té d’es­prit et qui lui fit dire, par exemple, « Il faut faire confiance aux évé­ne­ments, ils fi­nissent tou­jours par se pro­duire ». Je l’ai dé­cou­vert à la fin des an­nées soixante, dans la seule émis­sion de té­lé­vi­sion qui lui fut consa­crée, « L’in­vi­té du di­manche », mais qui du­ra trois heures, comme si le pe­tit écran vou­lait se faire par­don­ner sa né­gli­gence. Des an­nées plus tard, Georges Mous­ta­ki par­lait en­core avec dé­lice de ce fes­ti­val de dé­cou­vertes, au­quel il avait par­ti­ci­pé, car Via­latte fai­sait re­dé­cou­vrir des au­teurs ou des ar­tistes que l’on croyait connaître, Cha­val ou Du­buf­fet, Kaf­ka ou Di­ckens, tout en po­sant sur le ca­ta­logue de la Ma­nu­fac­ture d’armes et cycles de Saint­étienne un re­gard qui au­rait dû lui va­loir une chaire au Col­lège de France, si le Col­lège de France ne s’était pas pris pour lui­même. On ne trou­vait pas en­core ses chro­niques ras­sem­blées en vo­lumes, (je ne les man­quais point lors­qu’en­fin elles pa­rurent), mais Bat­tling le té­né­breux et Les Fruits du Congo en­trèrent dans la liste des livres que j’ai­mais of­frir à celles et ceux dont je vou­lais faire mes com­plices.

Scep­tique quant à la « grande His­toire » et à la fa­çon de la ra­con­ter, (Tout dé­pend des gou­ver­ne­ments. De l’in­té­rêt qu’au­ront les plus forts à mi­ni­mi­ser l’aven­ture ou à en faire da­ter la nais­sance de leur règne.) Via­latte culti­vait une fa­cul­té ba­roque de don­ner une di­men­sion épique à la vie des gens or­di­naires, de trou­ver, dans la vie de Mon­sieur ou Ma­dame Tout­le­monde, ce qui pou­vait en faire des hé­ros, comme de sa tante Lu­cie, qui sa­vait de quelle hu­meur exacte était le Bon Dieu. Il se mé­fiait de ceux qui re­filent de vieilles chi­mères en les ba­di­geon­nant de mots graves et passe­par­tout comme « mo­der­ni­té ». Il sa­vait l’im­por­tance de la nos­tal­gie. C’est une chose cu­rieuse et amu­sante que de voir que la nos­tal­gie a au­jourd’hui le même sta­tut que la li­bi­do du temps de la reine Vic­to­ria. Elle tra­vaille tous et cha­cun, mais il ne faut en par­ler que comme d’un re­dou­table man­que­ment à notre de­voir d’ado­rer le pré­sent. La nos­tal­gie est pour­tant le contraire de ce qu’en po­li­tique on ap­pelle la ré­ac­tion, c’est­à­dire l’idée que l’on pour­rait faire re­ve­nir le pas­sé. Elle est ce qui nous fait pui­ser dans le sou­ve­nir des êtres ai­més et des mo­ments heu­reux l’en­vie et l’éner­gie de faire vivre ce qui ren­dait les pre­miers ai­mables et les se­conds bé­né­fiques. Elle est ce qui fait les vé­ri­tables mo­dernes, qui savent qu’ils ont pour tâche de tra­duire à leur époque et à leur ma­nière ce que leurs pré­dé­ces­seurs ont su réus­sir à la leur. Te­nez, chers lec­teurs, voi­là un ob­jec­tif pour une chronique dans le jour­nal d’alexandre Via­latte : ré­ha­bi­li­ter la nos­tal­gie. Le Ciel vous tienne en joie. ■

(*) La Mon­tagne, à en­tendre comme l’un des huit quo­ti­diens du groupe Centre France.

Sous la bé­né­dic­tion de Via­latte

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.