Sta­line : du di­van au grand écran

Le ro­man­cier Jean­da­niel Bal­tas­sat, qui par­tage son temps entre Bruxelles et la Creuse, a confié son livre Le Di­van de Sta­line à Fan­ny Ar­dant et tra­vaillé avec elle sur le scé­na­rio du film à l’af­fiche le 11 jan­vier.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Mag dimanche - INTERVIEW Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

«Dans deux ans, il ne se­ra qu’un mi­sé­rable pe­tit tas de cendres. » Avec Le Di­van de Sta­line, Jean­da­niel Bal­tas­sat épouse sans em­pa­thie l’in­ti­mi­té du dic­ta­teur au cré­pus­cule de sa vie. Au­top­sie d’une mé­ca­nique du mal.

Pour­quoi Sta­line ? J’avais un compte per­son­nel à ré­gler avec la re­pré­sen­ta­tion de Sta­line, cette at­mo­sphère in­tel­lec­tuelle en France qui a constam­ment consis­té à dire qu’il n’était pas tout à fait un monstre, lui trou­vant tou­jours des ex­cuses. En 1949, en ré­ac­tion au pro­cès du ré­sis­tant Da­vid Rous­set, le pre­mier qui pose la ques­tion du Gou­lag, toute l’in­tel­li­gent­sia com­mu­niste – Ara­gon et El­sa Trio­let en tête, sor­tant pour­tant du pro­cès de Nu­rem­berg – af­firme : « Les camps so­vié­tiques n’existent pas, ce sont des his­toires. » En 1953, quand Sta­line meurt, des mil­lions de Fran­çais pleurent dans les rues. Dans ce pays, le Par­ti com­mu­niste a été plus sta­li­nien que les sta­li­niens et long­temps après la dis­pa­ri­tion du « Pe­tit Père des peuples ».

Pour­quoi avoir choi­si de dé­crire un Sta­line in­time ? Pour mon­trer un per­son­nage qui était fas­ci­nant, in­tel­lec­tuel­le­ment puis­sant, très culti­vé, et qui ar­rive à la fin de son exis­tence, par le sta­li­nisme même, à avoir peur de son ombre jus­qu’à dor­mir chaque soir dans une chambre dif­fé­rente.

De quoi avait-il peur pré­ci­sé­ment ? Il di­sait en mon­trant son corps : « Sta­line, c’est pas moi, c’est L’URSS tout en­tière. » C’était vrai. L’URSS était de­ve­nue une ma­chine à broyer les hu­mains. Il était ter­ri­fié… comme les autres. C’est la mé­ta­phore de l’ac­com­plis­se­ment du sta­li­nisme : une so­cié­té où les hommes s’entre­dé­vorent.

Sur quels do­cu­ments vous êtes-vous ap­puyé pour re­la­ter les faits ? Sur les rap­ports que les his­to­riens ont re­trou­vés après la chute du Mur de Ber­lin. La re­cherche sur la vie de Sta­line est ac­com­plie. On la connaît presque jour par jour. Dans ces mo­ments de 1950 où se passe le ro­man, il se trouve réel­le­ment en Géor­gie, où il a gran­di. À Bor­jo­mi, sa ré­si­dence, j’ai pu vi­si­ter ce pa­lais dé­li­rant du grand­duc Ni­co­las Mi­khaï­lo­vitch, où je si­tue l’ac­tion, et voir le bu­reau de Sta­line : il y avait là une ré­plique du di­van de Freud à Londres. L’af­faire de l’in­cons­cient fut le dé­but de la lutte ex­trê­me­ment in­tense et fa­tale entre Trots­ki et Sta­line en 1922 : le pre­mier y voyait une ma­nière de construire un homme nou­veau, but fon­da­men­tal de la Ré­vo­lu­tion, le se­cond la consi­dé­rait comme une obs­cé­ni­té de bour­geois.

À propos du rap­port de Sta­line à Lé­nine, vous par­lez d’ob­ses­sion. De quel ve­nin

se nour­ris­sait-elle ? Sta­line a été sé­mi­na­riste, ban­dit, et l’un des tout pre­miers sou­tiens de Lé­nine. Il l’a vé­cu comme un père po­ten­tiel. Jus­qu’à ce que Lé­nine le laisse tom­ber. Il l’a ou­blié en Si­bé­rie pen­dant la guerre de 14­18 dans un lieu iso­lé près du cercle po­laire, fer­mé par la po­lice tsa­riste. Toute sa vie, ce fut une com­pé­ti­tion fé­roce pour se ven­ger et dé­pas­ser cette fi­gure pa­ter­nelle qui l’avait aban­don­né.

Que dit la pos­si­bi­li­té hu­maine d’un dic­ta­teur qui

jar­dine et écoute Ver­di ? Je pense que des hommes très culti­vés, très in­tel­li­gents peuvent ré­duire des peuples à mer­ci. Au mo­ment où les na­zis entrent dans Vienne, ce sont les gens les plus raf­fi­nés du monde, en mu­sique, en pein­ture, qui se dé­chaînent contre les juifs pour prendre leur place. La culture en soi n’est pas une pro­tec­tion contre la bar­ba­rie, c’est sou­vent un cache­sexe pour de basses oeuvres. Tous nos grands mo­nu­ments (les ca­thé­drales, les py­ra­mides…) se sont bâ­tis sur l’es­cla­va­gisme des peuples.

Comment ex­pli­quer l’amour de Sta­line pour le cinéma amé­ri­cain ? Au len­de­main de la guerre, les So­vié­tiques ont ré­cu­pé­ré l’im­mense ci­né­ma­thèque de Gö­ring. Sta­line vouait un culte au wes­tern. L’image du poor lo­ne­some cow­boy, le jus­ti­cier qui doit tuer tout le monde et se mon­trer le plus fort, de­vait lui par­ler.

Quand on lit votre ro­man, on pense au théâtre et c’est le cinéma qui, avec Fan­ny Ar­dant, s’en em­pare. Nous avons tra­vaillé en­semble sur l’adap­ta­tion. Le scé­na­rio est le fruit d’une longue conver­sa­tion entre nous parce que le cinéma doit prendre des li­ber­tés avec le texte sur le­quel il s’ap­puie. Ce­la m’a énor­mé­ment in­té­res­sé de voir ce voyage dans un autre lan­gage, avec un autre éclai­rage. Fan­ny Ar­dant, Gé­rard De­par­dieu et moi, nous sommes d’une même gé­né­ra­tion. Nous avons tra­ver­sé dans les an­nées 1970 une pé­riode où l’écri­ture, le cinéma ques­tion­naient nos choix du monde. Fan­ny a une grande fi­dé­li­té à ce­la, elle n’a pas bou­gé là­des­sus. Tous les deux portent de fortes in­ter­ro­ga­tions par rap­port à la Rus­sie, à son pas­sé, à son his­toire. C’est une femme ex­trê­me­ment in­tel­li­gente, fine, te­nace, cos­taud. Elle vou­lait fil­mer ce per­son­nage as­sez in­sen­sé qu’est De­par­dieu, le confron­ter à Sta­line.

Des hommes très culti­vés peuvent ré­duire des peuples à mer­ci

JEAN-DA­NIEL BAL­TAS­SAT. « J’avais un compte per­son­nel à ré­gler avec la re­pré­sen­ta­tion de Sta­line. » © SO­PHIE BASSOUL

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