L’in­jure po­li­tique, tout un art !

De pe­tites ama­bi­li­tés réunies dans un dic­tion­naire en­ri­chi

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

N’est pas don­né à qui­conque d’in­ju­rier avec ta­lent et es­prit. L’écri­vain et his­to­rien Bru­no Fu­li­gni s’est amu­sé, avec son équipe, à com­pi­ler les pe­tites phrases mé­chantes qui ont ani­mé la ch­ro­nique po­li­tique, de la Ré­vo­lu­tion jus­qu’à nos jours twee­tés.

Il aime par­ti­cu­liè­re­ment cel­le­ci : « En en­trant dans le néant, il a dû se sen­tir chez lui ». Une épi­taphe si­gnée Cle­men­ceau à l’adresse de Fé­lix Faure, un pré­sident plus cé­lèbre par sa mort, en pleine ex­tase, que par sa vie. Bru­no Fu­li­gni s’est en­tou­ré d’une équipe d’his­to­riens, comme lui, et de jour­na­listes, pour en­ri­chir de cent ci­ta­tions nou­velles ce Pe­tit dic­tion­naire des in­jures po­li­tiques (L’edi­teur), pa­ru fin 2011, et ré­édi­té donc, tout ré­cem­ment.

Des in­jures ou pe­tites mé­chan­ce­tés com­pul­sées de la Ré­vo­lu­tion jus­qu’à nos jours, « toutes fa­milles po­li­tiques confon­dues » et triées sur le vo­let pour ne gar­der que « les meilleures ». Et sur­tout des in­jures « vé­ri­fiées », « sour­cées » car, en ma­tière de bons mots, on ne sait pas tou­jours ce qui re­lève du mythe ou de la réa­li­té.

On au­rait tendance à croire qu’au­tre­fois les in­jures avaient un peu plus de te­nue et d’en­ver­gure lit­té­raire que celles d’au­jourd’hui. L’au­teur coupe court. « Il ne faut pas idéa­li­ser le pas­sé, il y avait aus­si des in­jures de bas ni­veau ». Di­sons qu’au­jourd’hui elles sont plus courtes. « Le tweet a ac­cen­tué la pe­tite phrase ».

« C’est gra­tuit, c’est bles­ser pour bles­ser »

Les in­jures nous parlent aus­si beau­coup de l’évo­lu­tion des mé­dias, avance Bru­no Fu­li­gni. « Aux XVIIIE/XIXE siècles, on était plus dans un es­prit pam­phlé­taire. Avec la presse pa­pier, on pou­vait se faire plai­sir au cours d’un long édi­to­rial à charge. A pré­sent que la vie po­li­tique est aus­si cou­verte par des mé­dias au­dio­vi­suels, l’in­jure est de­ve­nue com­pacte ».

Mais de quoi l’in­jure est­elle, au juste, le nom ? « Elle est, par na­ture, pu­blique. Elle sort dans l’arène po­li­tique ou est pro­fé­rée de­vant des té­moins ». A l’in­verse de la dif­fa­ma­tion, elle « ne com­porte l’im­pu­ta­tion d’au­cun fait, ce n’est pas une ac­cu­sa­tion », ex­plique l’his­to­rien. « L’in­jure a quelque chose de gra­tuit. Et cette gra­tui­té fait son charme. C’est bles­ser pour bles­ser ».

Bru­no Fu­li­gni cite Freud : « Le pre­mier homme à je­ter une in­sulte plu­tôt qu’une pierre est le fon­da­teur de la ci­vi­li­sa­tion ». Bon, il convient qu’il est aus­si des « in­jures qui ap­pellent les coups ». Ou des duels comme au XIXE siècle, où il s’agis­sait d’une « pratique cou­rante entre hommes po­li­tiques et jour­na­listes ». « Mais après l’hé­ca­tombe de la Grande Guerre, l’idée du sang ver­sé est de­ve­nue odieuse ».

Trai­ter quel­qu’un de fu­mier avec ta­lent

Fi­na­le­ment, on in­ju­rie as­sez peu au­jourd’hui, fait sa­voir l’his­to­rien. D’abord, parce qu’on se mé­fie des consé­quences ju­di­ciaires, mais aus­si sans doute parce qu’on peut faire, sans le vou­loir, un ca­deau à son adversaire. « Pour un homme po­li­tique, ça vaut presque la peine d’être in­ju­rié ! ».

Si une en­vie ir­ré­pres­sible d’in­ ju­rier nous sai­sit ce­pen­dant, mieux vaut le faire avec ta­lent. Exemple si­gné Mi­ra­beau (« La Ré­vo­lu­tion fran­çaise a été faite par des hommes de grande culture », com­mente l’au­teur) : « Pour de l’ar­gent, Tayl­le­rand ven­drait son âme, et il au­rait rai­son, car il tro­que­rait son fu­mier contre de l’or ». Comme dit Bru­no Fu­li­gni, « c’est mieux que de le trai­ter de fu­mier. Là, le fu­mier est ser­ti ».

Il va de soi qu’on en sort gran­di quand on at­taque avec de l’es­prit, ce qui exige un « sens des mots et de la langue ». Un der­nier exemple pour en être sûr. Un « pe­tit chef­d’oeuvre », dit l’his­to­rien, si­gné An­dré San­ti­ni et adres­sé au garde des Sceaux en 1989. « Saint Louis ren­dait la jus­tice sous un chêne. Pierre Ar­paillange la rend comme un gland ». Ça peut faire mal à l’ego…

A lire. Pe­tit dic­tion­naire des in­jures po­li­tiques, sous la di­rec­tion de Bru­no Fu­li­gni, l’édi­teur, 520 pages, 19 eu­ros.

PHOTO L. MONIER

FU­LI­GNI. His­to­rien.

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