La cui­sine comme langue uni­ver­selle

« La cui­sine est l’une des rares choses au monde qui peut nous ras­sem­bler. » Cette convic­tion, Ma­thieu Ro­chais, étu­diant de 24 ans, l’a mé­ta­mor­pho­sée en un pro­jet, Syn­to­pia, à haute va­leur hu­maine.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Quand on choi­sit « sport et han­di­cap » en li­cence STAPS, la main de l’autre n’est pas loin. Mais Ma­thieu Ro­chais vou­lait al­ler « plus loin ».

À Mon­tréal, puis à Ber­lin, le néo­cler­mon­tois, 24 ans au­jourd’hui, se frotte à la vie. Dans la ca­pi­tale al­le­mande, il se met en dan­ger avec 1.500 € en poche, en­chaîne les bou­lots d’ar­pette dans un ca­fé, dans un res­to, épluche des ki­los d’oi­gnons chaque soir, en res­sort les­si­vé mais dé­ter­mi­né.

« Le tra­vail payé à la pile d’as­siettes, ce n’est pas pour moi. Je ne vois pas d’uti­li­té à la course à l’écha­lote, en­core moins quand le rythme est im­po­sé par une hié­rar­chie. »

« Quand on part à l’étran­ger, on com­mence tou­jours par goû­ter les plats du pays. »

À son re­tour en France, le jeune homme né à An­gers re­trouve le temps de lire : Pierre Rabhi, Phi­lippe Bi­houix, Sté­phane Hes­sel, Serge La­touche… tous, à leur fa­çon, en ap­pellent à l’homme, à sa conscience, son bon sens, pour ré­sis­ter au pillage de la pla­nète par les bras ar­més et ten­ta­cu­laires du pro­fit.

Ma­thieu ré­flé­chit alors à sa vie, prend une feuille, un crayon (pas de cla­vier ni d’écran), écrit ce qui lui trotte dans la tête – « cui­sine », « par­tage », « gra­ tui­té », « proxi­mi­té » – et met ce nuage de mots en mu­sique sous le nom de Syn­to­pia : syn (du grec « avec »), et to­pia pour un rêve qu’il veut rendre réel. « Quand on part en voyage, on com­mence tou­jours par goû­ter les plats du pays, de la ré­gion. La cui­sine est uni­ver­selle et riche d’ho­ri­zons mul­tiples, c’est l’une des rares choses qui peut nous ras­sem­bler », fixe l’étu­diant au­jourd’hui en éco­no­mie so­ciale et so­li­daire.

D’où son idée (à l’état de pro­jet) d’user de la puis­ sance fé­dé­ra­trice de la mar­mite pour ame­ner de la di­ver­si­té dans un lieu, un quar­tier, créer de la mixi­té so­ciale, rap­pro­cher les gé­né­ra­tions, confron­ter les dif­fé­rences pour les sur­mon­ter, les dé­pas­ser et mieux vivre en­semble.

« Une re­cette, même la plus simple, fait par­tie de l’his­toire des gens, de leur af­fect, se trans­met dans la fa­mille, est an­crée dans leur culture. » Elle nour­rit aus­si la conver­sa­tion avec l’autre, ve­nu à sa ren­contre par le fu­met al­lé­ché, et dont la cu­rio­si­té est ti­ tillée : « Qu’avez­vous mis dans la sauce ? » Tan­dis que l’es­pace com­mun, par­ta­gé et neutre, per­met d’in­vi­ter à son aise là où le chez­soi pour­rait être in­con­for­table, gê­nant, exi­gu.

« Les gens com­posent le me­nu, viennent cui­si­ner avec leurs in­gré­dients, le week­end ou en fin de jour­née. Voi­ci pour le prin­cipe. On peut ima­gi­ner des par­te­na­riats avec les épi­ce­ries ou les com­merces alen­tours, en­vi­sa­ger un pe­tit po­ta­ger de plantes aro­ma­tiques », dé­taille Ma­thieu.

Les us­ten­siles se­ront « low­tech », ob­jets ré­cu­pé­rés, ré­pa­rés, bri­co­lés, par op­po­si­tion au « high­tech ». Au me­nu : mou­lins à ca­fé, fouets, cuillères en bois… four so­laire, char­bon de paille, éner­gie mé­ca­nique à la force du mol­let. « Râ­per ses ca­rottes en pé­da­lant, c’est tout à fait pos­sible avec des vé­los ima­gi­nés par des fa­bri­co­leurs », sou­tient­il.

Ma­thieu pense aus­si à un ca­fé so­li­daire comme ac­ti­vi­té mar­chande, à la vente de pro­duits équi­ta­ bles ou rai­son­nés, à des ani­ma­tions « maison » pro­duites par les usa­gers du lieu, à son oc­cu­pa­tion le reste du temps…

Sur le fi­nan­ce­ment (15.000 € pour dé­mar­rer), les règles d’hy­giène, de sé­cu­ri­té et autres « for­ma­li­tés », l’étu­diant en­tre­pre­neur va pou­voir plan­cher à loi­sir : 35 heures par se­maine du­rant trois mois à par­tir d’avril au titre de son stage en immersion.

IDÉE. Ma­thieu Ro­chais veut user de la puis­sance fé­dé­ra­trice de la mar­mite pour fa­vo­ri­ser la mixi­té so­ciale et gé­né­ra­tion­nelle. PHO­TO FRED MARQUET

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