« L’is­la­misme se com­bat par la pa­role »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Fran­çois Des­noyers

« La France doit re­trou­ver l’usage de la pa­role libre et en faire une arme », es­time Boua­lem San­sal. Un com­bat des mots contre l’is­la­misme qu’il y a « ur­gence de me­ner », se­lon l’écri­vain al­gé­rien.

Son ton est doux, calme, au­tant que sa pa­role est ferme. L’écri­vain Boua­lem San­sal était de pas­sage à Pa­ris, mi­dé­cembre. Pour rap­pe­ler que, se­lon lui, l’au­to­cen­sure et le po­li­ti­que­ment cor­rect par­fois d’usage sur l’is­lam tuent le dé­bat et font, in fine, le jeu des is­la­mistes. Mais aus­si pour li­vrer son re­gard sur la France d’au­jourd’hui. Car, a­t­il sou­li­gné lors d’un dis­cours à la Fon­da­tion Va­renne, « per­sonne ne peut mieux qu’un Al­gé­rien com­prendre ce que vous vi­vez, ce que vous res­sen­tez. L’al­gé­rie connaît l’is­la­misme, elle en a souf­fert vingt an­nées du­rant ».

Comment les Al­gé­riens jugent-ils la France d’au­jourd’hui ? Si l’on parle des is­la­mistes, eux sont très contents de leurs avan­cées chez vous. Très contents aus­si des dif­fi­cul­tés que connaît la France. Toute mau­vaise nou­velle est bonne à leurs yeux. Ce­la ali­mente leur dis­cours : « C’est Dieu qui pu­nit l’oc­ci­dent. » Le gou­ver­ne­ment, les of­fi­ciels ont bien sûr un dis­cours plus construit, mais ils sont éga­le­ment durs à l’égard de la France qui fe­rait « la guerre à l’is­lam, à notre com­mu­nau­té ». Des su­jets comme la ques­tion du voile donnent lieu à une ri­poste of­fi­cielle, tou­jours ac­cu­sa­trice. Et puis il y a tous les Al­gé­riens qui ont des re­la­tions nor­males, ou de sym­pa­thie, avec la France. Et eux sont très in­ quiets, mais aus­si très en co­lère à l’égard de votre pays.

Quel est le mo­tif de leur co­lère ? Cette co­lère tient au fait qu’ils se sont beaucoup in­ves­tis dans l’idée que l’eu­rope ré­gle­rait leurs pro­blèmes. Quand l’is­la­misme s’est éveillé en Al­gé­rie, tous ont ra­pi­de­ment été ré­duits au si­lence, se­lon le sou­hait de l’état. Où l’is­lam al­lait­il alors pou­voir évo­luer ? Il y a vingt ou trente ans, on a pen­sé que ce­la vien­drait de l’oc­ci­dent, on se di­sait que, là­bas, les gens avaient l’ha­bi­tude du dé­bat, en toute li­ber­té, et que l’is­lam, jus­te­ment, se­ rait mis en dé­bat, que des syn­thèses se­raient faites, que des évo­lu­tions se pro­dui­raient… Et que nous en pro­fi­te­rions. Mais c’est l’in­verse qui s’est pro­duit : l’is­lam en Eu­rope est au­jourd’hui in­fi­ni­ment plus ré­tro­grade que dans un pays comme le nôtre. Et on a le sen­ti­ment que la France ne sait tou­jours pas se dé­ter­mi­ner par rap­port à l’is­la­misme. Re­li­gion, hé­ré­sie ? Elle ne sait pas nom­mer ces choses.

Les mi­lieux in­tel­lec­tuels, que vous ap­pe­lez au­jourd’hui à prendre la pa­role, n’ont pas suf­fi­sam­ment in­ves­ti l’es­pace pu­blic pour com­battre l’is­la­misme ? Ils ont es­sayé, au dé­but. Quand nous étions, en Al­gé­rie, en pleine guerre [la guerre ci­vile des an­nées 1990, ndlr], que nous dé­non­cions l’is­la­misme, la presse fran­çaise était vrai­ment à nos cô­tés. Nous l’ache­tions, nous avions be­soin de ses ana­lyses. Nous étions « en­fer­més dans notre pe­tite boîte » et nous avions un vif in­té­rêt à dé­cou­vrir de quelle fa­çon cette presse re­pla­çait les évé­ne­ments que nous connais­sions dans un contexte plus gé­né­ral. Au­jourd’hui, j’ai le sen­ti­ment que ce­la n’est plus le cas, que la presse ne joue plus ce

rôle. Toutes les per­sonnes ca­pables de faire des dis­cours ar­gu­men­tés, jour­na­listes, écri­vains, uni­ver­si­taires, doivent donc re­prendre ce com­bat, car l’is­la­misme se com­bat par la pa­role. Elles doivent don­ner les élé­ments né­ces­saires au pu­blic pour qu’il dé­crypte par lui­même les évé­ne­ments qui le touchent. Face aux nom­breuses idées ré­ac­tion­naires qui se dé­ve­loppent au­jourd’hui, il y a ur­gence.

Le livre de Mi­chel Houel­le­becq, « Sou­mis­sion » (Flam­ma­rion, 2015), qui évo­quait l’ar­ri­vée au pou­voir en France d’un par­ti mu­sul­man et l’is­la­mi­sa­tion de la so­cié­té, par­ti­cipe-t-il, à vos yeux, de cette né­ces­saire ré­flexion ? Oui, et il n’a pas fait ré­flé­chir seule­ment en France. Ce livre a connu un suc­cès phé­no­mé­nal dans de nom­breux pays, en Italie, en Po­logne, en Rou­ma­nie… Il a at­ti­ré l’at­ten­tion des lec­teurs sur un scé­na­rio pos­sible. Des mou­ve­ments is­la­mistes s’or­ga­nisent par­tout. Ils ne sont pas tous dans le dji­had : cer­tains sont dans la conquête du pou­voir en uti­li­sant les armes de l’ad­ver­saire, en l’oc­cur­rence la dé­mo­cra­tie. Houel­le­becq livre donc une hy­po­thèse qui me semble tout à fait cré­dible.

Vous-même avez évo­qué dans votre ro­man « 2084 : la fin du monde » (Gal­li­mard, 2015) la ques­tion du condi­tion­ne­ment re­li­gieux… La fic­tion peut de­ve­nir là aus­si réa­li­té ? Il suf­fit d’aller en Ara­bie Saou­dite ou en Iran pour en prendre conscience. Ces pays vous placent dans une si­tua­tion où vous n’avez pas be­soin de

ré­flé­chir, vous êtes pro­gram­més dès la nais­sance. Quant aux so­cié­tés oc­ci­den­tales, oui, elles peuvent éga­le­ment être me­na­cées. On a pu voir, par le pas­sé – « mé­tro, bou­lot, do­do », di­sait­on – com­bien elles ont pu être tou­chées par des formes de condi­tion­ne­ment.

ÉCRI­VAIN. « L’is­lam en Eu­rope est au­jourd’hui in­fi­ni­ment plus ré­tro­grade que dans un pays comme l’al­gé­rie », af­firme Boua­lem San­sal. PHO­TO FRANCIS CAMPAGNONI

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