À An­gou­lême, la pre­mière ré­tros­pec­tive en Eu­rope sur Will Eis­ner

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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Propos re­cueillis par Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Car­ted’iden­ti­té d’un gé­nie de la BD avec Jean­pierre Mer­cier, com­mis­saire de la ré­tros­pec­tive con­sa­crée à Will Eis­ner, du 26 jan­vier au 15 oc­tobre à An­gou­lême.

Le Grand Prix que Will Eis­ner a re­çu en 1975 à An­gou­lême a-t-il réel­le­ment don­né une se­conde vie à son oeuvre ? Oui et non. C’est un au­teur qui a com­men­cé dans les an­nées 1930, qui a tra­vaillé dans la BD tra­di­tion­nelle – l’édi­tion, les jour­naux, les co­mic books – jusque dans les an­nées 1950. Il est en­tré dans la lé­gende avec « The Spi­rit » et, par choix, s’est éloi­gné de la bande des­si­née avant d’y re­ve­nir dans les an­nées 1970. À cette époque, il est re­pé­ré aux États­unis comme quel­qu’un d’im­por­tant et quand il se rend à An­gou­lême pour le Fes­ti­val de BD, il vient d’en­ta­mer une se­conde car­rière aus­si fruc­tueuse que la pre­mière en de­ve­nant l’ini­tia­teur, avec Art Spie­gel­man, du ro­man gra­phique.

C’est-à-dire ? Ce sont des his­toires en noir et blanc, des his­toires as­sez longues des­ti­nées à un pu­blic adulte, bref une nou­velle fa­çon de faire de la bande des­si­née. En 1978, Eis­ner sort A Con­tract with God (« Un bail avec Dieu ») qui se dé­roule sur une large pé­riode au­tour d’un per­son­nage juif, comme lui l’était, au­tour du quar­tier de Brook­lyn, à New York, un ré­cit tra­ver­sé par des sou­ve­nirs au­to­bio­gra­phiques. De­puis les an­nées 1970 jus­qu’à sa mort, en 2003, il pu­blie­ra une ving­ taine de ro­mans gra­phiques dont le dé­cor de fond est la ville. C’était un au­teur très mar­qué par les am­biances ur­baines.

Eis­ner a aus­si été un pion­nier dans la com­mu­ni­ca­tion vi­suelle, une sorte de pré­cur­seur de l’in­fo­gra­phie ? Du­rant la Se­conde guerre mon­diale, il a tra­vaillé pour l’ar­mée sur la com­mu­ni­ca­tion de guerre. Il a vite trans­for­mé en ré­cits gra­phiques des dia­grammes ré­bar­ba­tifs et s’est ren­du compte que la bande des­si­née pou­vait être un ou­til de for­ma­tion, d’in­for­ma­tion et d’ins­truc­tion. Au re­tour de la guerre, il a mon­té sa propre mai­son pour pro­duire des lo­gos, a four­ni au gou­ver­ne­ment des li­vrets illus­trés pour ai­der les chô­meurs à dé­cro­cher un tra­vail…

« The Spi­rit » a fa­çon­né sa lé­gende. Qu’avait donc de spé­cial cette BD po­li­cière ? À la fin des an­nées 1930, les co­mic books touchent un pu­blic ado­les­cent et viennent me­na­cer l’édi­tion de BD dans les quo­ti­diens. « The Spi­rit » est une ré­ponse : une bande des­si­née de dé­tec­tive dans un sup­plé­ment de sept pages in­sé­ré au jour­nal, avec un épi­sode com­plet à chaque fois, un per­son­nage ré­cur­rent, le tout dans un en­vi­ron­ne­ment ur­bain. La mode à l’époque était aux su­per­héros. Eis­ner a consen­ti à mettre un masque, un cha­peau et des gants à son per­son­nage. Il lui a don­né sub­ti­le­ment un faux air de su­per­héros et pas le moindre su­per­pou­voir. Le Spi­rit est ath­lé­tique, hy­per en­traî­né, très in­tel­li­gent, mais ne vole pas dans les airs.

Si vous de­viez dé­fi­nir le des­sin de Will Eis­ner ? C’est un des­sin en noir et blanc, in­fluen­cé par les films avec Hum­phrey Bo­gart, Ci­ti­zen Kane ou La Soif du mal, d’or­son Wells, ces am­biances très noires avec des angles de vue tra­vaillés, des plon­gées, des contre­plon­gées, des en­chaî­ne­ments in­croyables, un art de l’el­lipse. Eis­ner est un nar­ra­teur ex­tra­or­di­naire. Les his­toires du Spi­rit contiennent tou­jours des re­bon­dis­se­ments, des coups de théâtre, as­so­ciés à une di­men­sion poé­tique – dé­cors de nuit, lam­pa­daires… –, et le sens ai­gu de la mise en scène, des at­mo­sphères.

Et ses per­son­nages ? Les mal­frats ont des têtes pas pos­sibles, ils sont tous ba­la­frés, vio­lents, ba­gar­reurs. Les per­son­nages fé­mi­nins ré­pondent au « cahier des charges » : elles sont dan­ge­reuses, un peu vé­né­neuses, très sexy. Ce sont des pin­up ha­billées à la mode de l’époque – jupes étroites, ta­lons hauts – et en même temps, ja­mais des po­tiches. Elles vivent dans l’ac­tion même si leur en­ne­mi à toutes, Le Spi­rit, porte beau et ne les laisse pas in­dif­fé­rentes. Bi­zar­re­ment, plus le sé­dui­sant dé­tec­tive avance dans l’his­toire, plus il dis­pa­raît

au pro­fit de per­son­nages se­con­daires, par­fai­te­ment ano­dins : des comp­tables, des pauvres types, l’em­ployé de bu­reau qui croise la route d’un ban­dit sans le sa­voir… Il peut y avoir ain­si deux ou trois scé­na­rios qui se dé­roulent en pa­ral­lèle et qui trouvent un dé­noue­ment commun en une page. C’est un mo­dèle du genre.

Qui sont ses hé­ri­tiers ? Ila été re­con­nu par sa gé­né­ra­tion et comme un maître par Jack Kir­by, le père des su­per­héros de Mar­vel. Les au­teurs un­der­ground des an­nées 1970, dont Art Spie­gel­man, le re­ven­diquent aus­si tout comme Frank Miller, des­si­na­teur qui a fait en­trer Bat­man dans le XXIE siècle.

« THE SPI­RIT ». Une sé­rie et un per­son­nage, ré­fé­rence in­dé­mo­dable de la bande des­si­née po­li­cière. ©WILL EIS­NER STU­DIOS INC

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