Où sont les in­tel­lec­tuels ?

Le so­cio­logue Laurent Jeanpierre ana­lyse leur si­lence re­la­tif

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - 7 jourf s n o litimqounede rea cp e & dossier - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com Lire. La Vie in­tel­lec­tuelle en France, tomes 1 et 2, sous la di­rec­tion de Ch­ris­tophe Charle et Laurent Jeanpierre, Seuil.

Entre les po­li­tiques et les cher­cheurs, c’est l’in­com­pré­hen­sion. Ren­voyés à leurs chères études, les in­tel­lec­tuels en ont pris leur par­ti.

Aquelques mois de la pré­si­den­tielle, à gauche comme à droite, les po­li­tiques n’en fi­nissent pas de pro­mettre un dé­bat d’idées. Pro­messe vaine : la vie in­tel­lec­tuelle a qua­si­ment dé­ser­té les al­lées du pou­voir, constate le so­cio­logue Laurent Jeanpierre.

Les mondes in­tel­lec­tuel et po­li­tique semblent étran­gers l’un à l’autre ? Le temps est ré­vo­lu des écri­vains di­plo­mates, dé­pu­tés ou mi­nistres comme Cha­teau­briand ou Toc­que­ville. La IIIE Ré­pu­blique, qui fut pour une large part celle des sa­vants, pa­raît tout aus­si loin­taine. La dis­tance, so­ciale comme cultu­relle, s’agran­dit entre les pro­duc­teurs d’idées et les pro­fes­sion­nels de la po­li­tique. La pro­duc­tion d’idées n’est plus au coeur de l’ac­ti­vi­té des par­tis. Ils l’ont dé­lé­guée à des think tanks plus proches de l’ex­per­tise que de la recherche. Et il y a L’ENA et les hauts fonc­tion­naires qui im­posent leur vi­sion tech­no­cra­tique et leurs in­té­rêts propres, as­so­ciant la conti­nui­té d’état à la pé­ren­ni­té de leur corps.

Pour­quoi cette dé­fiance ? À chaque grave crise mo­rale, so­ciale ou po­li­tique, l’an­tiin­tel­lec­tua­lisme re­sur­git. Les in­tel­lec­tuels, à tout le moins cer­tains d’entre eux, en sont te­nus pour res­pon­sables. Ceux de 1968 ont été accusés d’avoir four­ voyé la jeu­nesse, sa­pé l’au­to­ri­té, etc., sans ou­blier le vieux re­proche de ne ja­mais mettre les mains dans le cam­bouis. Deux chan­ge­ments ce­pen­dant : d’une part, cette dé­fiance est de­ve­nue struc­tu­relle avec l’ar­ri­vée des in­tel­lec­tuels is­sus de l’après­1968 et, d’autre part, la gauche verse à son tour dans l’an­ti­in­tel­lec­tua­lisme alors que jusque­là elle se plai­sait à mo­bi­li­ser les idées. Ce peu d’in­té­rêt du monde po­li­tique pour le monde in­tel­lec­tuel se lit aus­si dans les bud­gets que le pre­mier oc­troie au se­cond et qui, en pro­por­tion de la ri­chesse na­tio­nale, sont moi­tié moindres en France, en ma­tière de recherche par exemple, que dans nombre de pays com­pa­rables.

Où se si­tue la presse ? Dans les an­nées 1960 et 1970, le pom­pi­do­lisme a été cha­hu­té par un monde mé­dia­tique en pleine ef­fer­ves­cence avec de nou­veaux jour­naux, de nou­veaux jour­na­listes pas­sés par l’uni­ver­si­té. Il y avait alors une proxi­mi­té in­tel­lec­tuelle entre les pro­duc­teurs d’idées et ceux qui étaient cen­sés les mé­dia­ti­ser. La multiplication des écoles de jour­na­lisme, la trans­for­ma­tion de leur cur­sus, l’avè­ne­ment de l’au­dio­vi­suel et des tech­niques conco­mi­tantes ont éloi­gné beaucoup de jour­na­listes des pro­duc­teurs d’idées, pas tou­jours du pou­voir…

L’ac­tion po­li­tique ga­gne­rait à se nour­rir des sciences hu­maines ? Trop de po­li­tiques les mé­con­naissent. Cer­tains voient même dans l’ex­pli­ca­tion so­cio­lo­gique une ex­cuse. En éco­no­mie même, les al­ter­na­tives à la doxa néo­li­bé­rale ne semblent guère les in­té­res­ser.

La fi­gure de l’in­tel­lec­tuel s’est dés­in­car­née… L’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail in­tel­lec­tuel a chan­gé. Sa force ré­side au­jourd’hui plus dans le par­tage que dans l’iso­le­ment. Contre l’in­tel­lec­tuel en ma­jes­té qui, à l’image de Sartre, éclaire le monde de son éru­di­tion foi­son­nante, Fou­cault a ain­si dé­fen­du l’in­ter­ven­tion d’un in­tel­lec­tuel spé­ci­fique. La mo­des­tie, à ses yeux, est plus ef­fi­cace : à pro­blème spé­ci­fique, in­ter­ven­tion vo­lon­tai­re­ment li­mi­tée avec une exi­gence em­pi­rique pour mieux sai­sir et am­pli­fier les zones de ten­sion au coeur de la so­cié­té. L’in­tel­lec­tuel col­lec­tif prô­né par Bour­dieu pro­longe et am­pli­fie cette vi­sion en en­vi­sa­geant une ad­di­tion de points de vue spé­cia­li­sés, pré­cis, pour pro­duire à plu­sieurs une image plus per­ti­nente du monde so­cial.

BHL ? On­fray ? La com­pa­rai­son avec Aron et Sartre suf­fit à les dis­qua­li­fier. Le pro­blème de ces fi­gures qui font écran vient de l’abon­dance d’idées que le monde mé­dia­tique et le pu­blic contem­po­rain, faute de pos­sé­der les ou­tils né­ces­saires, ne sont pas en me­sure de gé­rer. D’où la cris­tal­li­sa­tion sur quelques in­di­vi­dus qui n’ont pas de liens forts avec les ins­ti­tu­tions de lé­gi­ti­ma­tion de la vie in­tel­lec­tuelle comme les uni­ver­si­tés. Dans l’en­semble peu fa­mi­lia­ri­sés avec les sciences hu­maines, beaucoup de jour­na­listes se sa­tis­font sans doute de ces « in­tel­lec­tuels » qui, loin des ins­ti­tu­tions de recherche, ont fait des mé­dias leur spé­cia­li­té : par­ti­ci­per à un pla­teau, faire une tri­bune, c’est de­ve­nu un mé­tier en soi…

SO­CIO­LOGUE. Laurent Jeanpierre © E. MARCHADOUR

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