« Il va bien en res­ter quelque chose… »

Res­ca­pé du camp de concen­tra­tion de Stut­thof, en Po­logne, il té­moigne au­près des jeunes

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Témoignage Henri Zajdenwerger - Pierre-oli­vier Feb­vret

Hen­ri Za­j­den­wer­ger était l’in­vi­té, ven­dre­di, du Centre cultu­rel Jules-is­sac, à Cler­mont-fer­rand, à l’oc­ca­sion de la Jour­née de la mé­moire de l’ho­lo­causte et de la pré­ven­tion des crimes contre l’hu­ma­ni­té.

Hen­ri Za­j­den­wer­ger té­moigne en­core et tou­jours : « Ça a tou­jours exis­té mais je sens bien que ça monte, ces voix an­ti­sé­mites, né­ga­tion­nistes. On a long­temps oc­cul­té l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs, on ne par­lait que de dé­por­ta­tion en gé­né­ral. Mais il faut of­frir cette vé­ri­té. Je veux té­moi­gner au­près des jeunes. Beau­coup sont at­ten­tifs, d’autres moins mais il en res­te­ra tou­jours quelque chose. Ils gran­di­ront et ra­con­te­ront en­suite à leurs en­fants. Tout sim­ple­ment ».

In­vi­té par le centre cultu­rel Jules Isaac (*), Hen­ri Za­j­den­wer­ger s’est donc li­vré. Né à Nan­cy en 1927, il est ra­flé une pre­mière fois à An­gou­lême en oc­tobre 1942 avec toute sa fa­mille. Il en ré­chappe car il est consi­dé­ré comme fran­çais.

Il est ar­rê­té une se­conde fois dans cette même ville le 7 fé­vrier 1944 par un of­fi­cier al­le­mand qui re­cher­chait des ré­frac­taires au STO. Sur la route de la Kom­man­dan­tur, pris d’un doute, ce­lui­ci lui de­mande de bais­ser son pan­ta­lon… « Je n’ai pas nié le fait que j’étais Juif. J’ai juste men­ti en di­sant que je vi­vais de pe­tit bou­lot pour pro­té­ger ce­lui qui m’ac­cueillait de­puis plus d’un an. »

À 17 ans à peine, il est pris dans un élan ter­rible, en­voyé d’abord dans un camp d’in­ter­ne­ment à Poi­tiers où s’est for­mé un noyau de per­sonnes es­sen­tielles. « C’est là que j’ai ren­con­tré Mau­rice Tat­tel­baum, mon aî­né, mon père, mon sau­veur, avec moi jus­qu’au bout ».

Puis il part à Dran­cy, et est dé­por­té le 15 mai 1944. « Nous sommes par­tis de la gare de Bo­bi­gny, à l’abri du re­gard de la po­pu­la­tion. Ceux qui nous aper­ce­vaient tout de même, avaient un re­gard pas­sif ».

L’oc­ca­sion de rap­pe­ler que l’in­dif­fé­rence tue aus­si. Il se re­trouve dans un convoi com­po­sé ex­clu­si­ve­ment d’hommes et d’ado­les­cents, par­tis tra­vailler pour l’or­ga­ni­sa­tion Todt, im­mense en­tre­prise de tra­vaux pu­blics. Il est a bord d’un des wa­gons pour bé­tail qui com­pose le convoi n° 73 en di­rec­tion des pays baltes. Après trois jours, et au­tant de nuits, d’un atroce voyage, il ar­rive à Kau­nas, en Li­tua­nie. « Le convoi est sé­pa­ré en deux. Ceux qui n’ont pas conti­nué la route jus­qu’à Tal­linn en Es­to­nie, ont été tués là. »

Af­fec­té à un commando char­gé d’amé­na­ger les pistes d’un aé­ro­drome, il est éva­cué, face à la pres­sion de l’ar­mée rouge en août 1944, dans les cales d’un car­go qui dé­barque à Dan­zig (Gdansk) en Po­logne. « On fi­nit à pied jus­ qu’au camp d’ex­ter­mi­na­tion de Stut­thof. On a eu cette chance que la chambre à gaz et les fours ne fonc­tion­naient pas. Ce que n’em­pê­chaient pas les gens de mou­rir. Alors ils met­taient une couche de ca­davres, une couche de chaux, une couche de ca­davres, une couche de chaux. Ils fai­saient des tas et met­taient le feu à tout ça. » De­puis le dé­but de ce té­moi­gnage clair, si sou­vent sans un gramme de sen­si­ble­rie, la voix d’hen­ri Za­j­den­wer­ger se serre pour la pre­mière fois.

Il n’avait plus rien d’un homme. « Je n’étais pas ta­toué mais je n’étais quand même qu’un nu­mé­ro, le 80409. Pen­dant tout ce temps, j’ai fer­mé la porte à toutes pro­jec­tions. J’étais dans l’ins­tant pré­sent. J’écou­tais et j’obéis­sais à Mau­rice Tat­tel­baum. Même et sur­tout ce jour où il m’a dit de res­ter avec lui et de ne pas al­ler à l’ap­pel. Il avait sen­ti plus qu’un trouble dans la voix des Al­le­mands sous pres­sion des Russes. Ils n’ont pas vé­ri­fié ce jour­là si cer­tains étaient res­tés dans les ba­ra­que­ments… Mais tous ceux qui avaient ré­pon­du à l’ap­pel ont été fu­sillés. »

« On a eu cette chance que la chambre à gaz et les fours ne fonc­tion­naient pas »

Toute sa fa­mille est morte à Au­sch­witz

C’est là qu’il perd connais­sance et se ré­veille dans un hô­pi­tal de cam­pagne. Il ignore com­bien de jours se sont écou­lés.

Il est échan­gé par les Russes contre des pri­son­niers bri­tan­niques et est ra­pa­trié au prin­temps 1945, à Lille. « J’ai de­man­dé à re­tour­ner à An­gou­lême mais plus per­sonne ne m’at­ten­dait ». Toute sa fa­mille est morte à Au­sch­witz.

Sur les 878 per­sonnes em­bar­quées dans le convoi n° 73 (dont le père, le frère de Si­mone Veil ain­si que le di­rec­teur de la Mai­son d’izieu), il n’y eu que 22 sur­vi­vants au sor­tir de la guerre. « Il n’y a plus que moi au­jourd’hui. C’est une très lourde charge. Pour­quoi moi ? » Deuxième et ul­time san­glot dans ce té­moi­gnage qui se­ra ré­pé­té en­core et tou­jours.

(*) Il or­ga­nise de­puis quatre ans main­te­nant, chaque 27 jan­vier, une ma­ni­fes­ta­tion com­mé­mo­ra­tive à vo­ca­tion pé­da­go­gique avec le sou­tien du rec­to­rat de Cler­mont­fer­rand et le Haut Pa­tro­nage du Mé­mo­rial de la Shoah. Des élèves du ly­cée Fé­ne­lon ont ain­si pro­fi­té du té­moi­gnage d’hen­ri Za­j­den­wer­ber. À no­ter que l’his­toire du convoi n° 73 est à re­trou­ver sur le site www.convoi73.fr

Contact. Centre cultu­rel Ju­le­si­saac, 20 rue des Quatre-pas­se­ports, à Cler­mont-fer­rand.

PHO­TO JEAN-LOUIS GORCE

HEN­RI ZA­J­DEN­WER­GER. « Il n’y a plus que moi au­jourd’hui. C’est une très lourde charge ».

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.