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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

ans être à pro­pre­ment par­ler un poète, Do­nald Trump ne laisse pas in­ac­tive sa fa­cul­té d’ima­gi­na­tion. Je di­rai même qu’il la cultive, l’en­tre­tient, l’exerce, la peau­fine, la tor­ré­fie, l’enfle, la tra­vaille, la pousse dans des re­tran­che­ments où peu d’hommes po­li­tiques – peut­être même au­cun – n’ont osé s’aven­tu­rer jus­qu’ici. Ain­si, lors­qu’il était can­di­dat, le pro­mo­teur im­mo­bi­lier ani­ma­teur de té­lé­réa­li­té avait­il as­su­ré qu’il exis­tait une vi­déo mon­trant des mil­liers de mu­sul­mans du New Jer­sey cé­lé­brant l’an­ni­ver­saire des at­ten­tats du 11 sep­tembre. L’un de ses sou­tiens pro­dui­sit ce do­cu­ment, avant de de­voir ad­mettre qu’il s’agis­sait non de mu­sul­mans état­su­niens, mais de Pa­les­ti­niens fil­més à Ga­za. Trump avait aus­si dé­cou­vert que Ba­rack Oba­ma s’ap­prê­tait à faire en­trer aux États­unis 200.000 ré­fu­giés sy­riens. Le chiffre exact – 10.000 – était 20 fois in­fé­rieur. Pour ar­ri­ver à mul­ti­plier par huit le nombre de chô­meurs, le mil­liar­daire can­di­dat ajou­tait aux sans­em­ploi dé­nom­brés par l’ad­mi­nis­tra­tion les 11 mil­lions de mères au foyer et les 20 mil­lions d’étu­diants. Do­nald J. Trump a re­mer­cié Vla­di­mir Pou­tine de l’avoir qua­li­fié de « gé­nie ». Le pré­sident russe avait dé­cla­ré qu’il trou­vait le pré­ten­dant ré­pu­bli­cain « ts­ve­tis­tyy », c’est­à­dire, en fran­çais, « pit­to­resque ». À cha­cune de ces af­fir­ma­tions controu­vées comme à une cin­quan­ taine d’autres, le site du Wa­shing­ton Post consa­cré à la vé­ri­fi­ca­tion des faits a at­tri­bué quatre Pi­noc­chios, la plus éle­vée des notes sur son échelle des men­songes. L’équipe de Trump ne s’est pas lais­sée émou­voir par ce rap­pel au res­pect de la vé­ri­té et l’une de ses porte­pa­role, Kel­lyanne Con­way, a dé­cla­ré à la presse que son pa­tron ne men­tait pas mais qu’il pré­sen­tait plu­tôt « des faits al­ter­na­tifs ». C’était peu après que le nou­veau pré­sident avait dé­cla­ré, nou­velle van­tar­dise, que la foule pré­sente à son ins­tal­la­tion était « la plus nom­breuse à avoir ja­mais as­sis­té à cette cé­ré­mo­nie ». Dans les ar­chives dé­jà très riches des dis­tor­sions de la langue connues sous le nom d’élé­ments de lan­gage, les « faits al­ter­na­tifs » marquent une nou­velle étape vers une équi­va­lence or­wel­lienne entre le vrai et le faux. L’ex­pres­sion de Ma­dame Con­way me rap­pelle cette phrase du syn­dic de la pu­bli­ci­té dans La Folle de Chaillot de Jean Gi­rau­doux : « entre la vé­ri­té et le men­songe, ne me de­man­dez pas de me dé­par­tir de ma tra­di­tion­nelle im­par­tia­li­té ». Le tra­ves­tis­se­ment de la réa­li­té par un vo­ca­bu­laire anes­thé­siant, lé­ni­fiant, voire sé­da­tif ne cesse de ga­gner du ter­rain dans notre vie pu­blique de­puis que la com­mu­ni­ca­tion y a rem­pla­cé le dé­bat. Long­temps « com­mu­ni­quer » fut un verbe tran­si­tif. On com­mu­ ni­quait quelque chose. De pré­fé­rence à quel­qu’un. Dé­sor­mais, ce verbe sans com­plé­ment d’ob­jet dé­signe l’ac­tion de re­cou­vrir de pro­pos cap­tieux, plus ou moins sour­nois ou obrep­tices, ce qu’on ne veut pas re­con­naître, ce qui gêne ou ce qui contra­rie. À moins qu’il ne s’agisse de faire prendre les ves­sies pour des lan­ternes ma­giques, la li­mande pour de la sole ou l’im­mo­bi­lisme pour une po­li­tique. Ou, tout sim­ple­ment, de fa­bri­quer une réa­li­té avec des mots. Quand ce n’est pas de dis­si­mu­ler les ef­fets d’une dé­ci­sion mal­en­con­treuse ou de dé­tour­ner l’at­ten­tion des consé­quences d’un choix. Je me sou­viens avoir lu cette dé­cla­ra­tion d’un mi­nistre : « Les éco­no­mies doivent s’en­tendre non pas comme une ré­duc­tion des dé­penses, mais comme une évo­lu­tion maî­tri­sée de l’aug­men­ta­tion des dé­penses ». La tra­duc­tion en fran­çais de cette phrase, sans doute concoc­tée par un pro­fes­sion­nel de la com­mu­ni­ca­tion, se­rait : « Nous n’ar­ri­ve­rons pas à faire des éco­no­mies. Bien­heu­reux si nous ar­ri­vons à li­mi­ter nos dé­penses ». La tra­duc­tion en fran­çais ? Mais qui as­su­re­ra cet exer­cice ? Ceux dont la com­mu­ni­ca­tion et ses des­ser­vants s’ef­forcent de ré­duire le rôle à ce­lui de passe­plats : les jour­na­listes. Le ciel vous tienne en joie.

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