A la li­sière du drame du Cham­bon

Dans son nou­veau roman, A mes yeux (Bu­chet Chas­tel), Lau­rence Wer­ner Da­vid re­lie le drame du Cham­bon­sur­li­gnon (Haute­loire) au des­tin de ses per­son­nages. Une re­lec­ture lu­mi­neuse d’une réa­li­té très noire.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Blan­dine Hu­tin-mer­cier blan­dine.hu­tin@cen­tre­france.com

Qu’est-ce qui vous a ame­né à mê­ler un fait di­vers à votre fic­tion ? C’est la pre­mière fois que je m’in­té­resse au fait di­vers. Ce qui m’in­té­resse d’abord dans l’écri­ture ro­ma­nesque, c’est la ren­contre hu­maine, ce qui va lier les per­sonnes, l’at­mo­sphère qui va pro­vo­quer cette ren­contre­là. Le fait di­vers du Cham­bon­sur­li­gnon s’est gref­fé dès le dé­but de mon ré­cit, sur­tout la pré­gnance des faits di­vers dans nos vies à tous, et en­core plus l’in­fluence de des­tins connus sur les nôtres. C’est un peu le coeur du ré­ac­teur qui condi­tionne le fonc­tion­ne­ment de tout le livre. Cette his­toire d’in­fluence de des­tins connus sur les nôtres. Beau­coup d’entre nous, on a cette fas­ci­na­tion ré­pul­sion pour ces faits di­vers parce qu’ils sou­lèvent des su­jets ta­bous in­croyables ; le pas­sage à l’acte fas­cine tout le monde ; on est tel­le­ment loin de l’ima­gi­na­tion. Et sur­tout quand ça touche la jeu­nesse. Au Cham­bon, c’est aus­si la jeu­nesse qui est in­ter­ro­gée, l’en­fance ba­fouée, même du cô­té du cri­mi­nel. Et sans re­mords. C’est quelque chose qui m’a ef­fa­rée : Ma­thieu n’a au­cun re­mords !

Pour­quoi cette af­faire-là en par­ti­cu­lier ? Elle m’a frap­pée plus que d’autres af­faires, parce que tout le ta­bou du fa­mi­lier a été com­plè­te­ment bri­sé, abî­mé, puisque Ma­thieu s’est at­ta­qué d’abord à sa meilleure amie et à une amie as­sez proche de lui. Plus que le crime en lui­même, ça a été un vrai choc, qu’il s’at­taque à quel­qu’un qu’il connais­sait et qu’il ai­mait bien.

Es­sayez-vous de re­mon­ter aux sources du mal ? J’avais l’im­pres­sion que je pou­vais mieux cer­ner cette ques­tion du mal non pas grâce à l’hy­per réel mais grâce à l’ima­gi­na­tion et un per­son­nage cen­tral qui fait caisse de ré­so­nance. La fic­tion me per­met­tait de mettre à dis­tance le fait réel et en même temps d’évo­quer ce que ça pro­voque dans la sphère pri­vée de cha­cun d’entre nous.

En quoi ce fait di­vers fai­til écho ? Chez Vic­tor, une autre his­toire fait écho, no­tam­ment au­tour de la cal­ci­na­tion. En plus du ta­ bou du fa­mi­lier, je me suis ren­du compte que la cal­ci­na­tion du corps m’avait cho­quée plus que tout. Mon per­son­nage com­prend as­sez tar­di­ve­ment ce que son père lui avait ca­ché, ses ori­gines juives et sur­tout l’his­toire du grand­père et sa mort, sans doute à Bir­ke­nau. La cal­ci­na­tion pour moi vient aus­si en écho avec la grande his­toire.

Vous po­sez aus­si la ques­tion de la fi­lia­tion, comme dans l’af­faire du Cham­bon. Le ques­tion­ne­ment sur la fi­lia­tion est là tout le temps, dans mes pré­cé­dents ro­mans aus­si. La ques­tion c’est : “qu’est­ce qu’être un bon pa­rent ? Qu’est­ce qui échappe à la mère ou au père à un mo­ment don­né ?” Vic­tor en est là et l’af­faire du Cham­bon, là aus­si, fait caisse de ré­so­nance. En al­lant sur les traces du Cham­bon, Vic­tor va aus­si sur les traces de sa culpa­bi­li­té de père, en des lieux où il pour­rait com­prendre quelque chose qui lui a échap­pé com­plè­te­ment. Cette ques­tion de n’avoir rien vu ve­nir, les pa­rents du jeune meur­trier se la pose. Quelque chose a échap­pé, mais quoi ?

Avez-vu pu sai­sir ce mo­ment où ça bas­cule ? Pour Vic­tor, quelque chose s’est joué au mo­ment de la sé­pa­ra­tion d’avec sa femme, qui em­mène son fils ; lui n’a pas du tout re­pris ça

en main, il ne force pas le des­tin, juste être dans l’at­tente. Dans l’his­toire du Cham­bon, il y a en a plu­sieurs… A 8­9 ans, Ma­thieu re­gar­dait des films d’une vio­lence in­ouïe, qui l’a dé­bor­dé. De même à l’école, il a des pro­blèmes de mo­que­rie, d’hu­mi­lia­tions fré­quentes qu’il n’a ja­mais pu dire à ses pa­rents. Il y a aus­si un contexte, l’his­toire de sa mère et d’un de ses grands­pères ; des choses tues. Il y a tou­jours dans l’arbre gé­néa­lo­gique des choses qui re­montent à plus loin. Sans doute a­t­il pris en charge une an­goisse qui le dé­pas­sait. Il a sou­vent ré­pé­té qu’il avait froid à l’in­té­rieur. Est­ce qu’on en­tend tout aus­si ? Faut­il tout en­tendre aus­si ? Mais rien ne s’ar­rê­tait… Vers 4­5 ans, Ma­thieu était un autre per­son­nage, il voyait bien qu’il ne pou­vait pas faire le bien et il n’avait plus que le mal à faire.

Mais tous les actes peuvent-ils être ex­pli­qués ? Ri­choeur, qui a en­sei­gné au Cham­bon, dit en écho : “il faut re­non­cer à ex­pli­quer”. C’est­ce que fait le livre : il ne donne pas la clé, mais il fait re­mon­ter les failles, les creux en cha­cun d’entre nous. A me­sure de l’avan­cée du livre, il y a une ré­pa­ra­tion ; des gens se ras­semblent jus­qu’à la fin, plus apai­sante.

Pour­quoi l’om­ni­pré­sence de la fo­rêt ? Le drame du Cham­bon s’est pas­sé dans la fo­rêt. J’adore la fo­rêt et cette his­toire a comme en­ta­ché l’ima­gi­naire que j’en avais. Il y a une ten­ta­tive de ré­ha­bi­li­ter cette fo­rêt que j’aime tant et de la rendre plus ha­bi­table que ce qu’elle était de­ve­nue avec ce drame.

Y a-t-il une ré­demp­tion pos­sible ? Dans l’his­toire de Ma­thieu, je ne sais pas trop… Il sait qu’il va com­mettre à nou­veau un crime s’il sort de pri­son. Lui­même pense que pour l’ins­tant, il n’y a rien de pos­sible. Le pro­cu­reur elle­même l’a for­mu­lé au pro­cès : l’ave­nir est noir, parce que la per­son­na­li­té de Ma­thieu est très sombre, qu’il n’y a au­cun ave­nir. Mon his­toire fic­tion­nelle est plus ré­pa­ra­trice que celle de la fa­mille Mo­li­nas.

19 NO­VEMBRE 2011. La Une du jour­nal La Montagne. L’om­ni­pré­sence de la fo­rêt sou­li­gnée par Lau­rence Wer­ner Da­vid qui a construit sa fic­tion au­tour du drame du Cham­bon-sur-li­gnon.

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