Tous com­plices de la mé­dio­cra­tie ?

L’au­teur de La Mé­dio­cra­tie vient de com­mettre un autre ou­vrage. Cette fois ce sont les mul­ti­na­tio­nales, et tout par­ti­cu­liè­re­ment To­tal, qui passent sur le grill de l’ana­lyse très ar­gu­men­tée d’alain De­neault. Il était à Cler­mont ven­dre­di.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Puy-de-dôme actualité - Ge­ne­viève Thi­vat

Ce qui frappe le plus chez Alain De­neault, c’est son in­croyable vi­va­ci­té d’es­prit : un équi­li­briste des concepts, un fu­nam­bule du sens cri­tique et du rai­son­ne­ment ar­gu­men­té. Ven­dre­di, aux Vol­cans, au­tour de son der­nier ou­vrage tout juste sor­ti des presses de son édi­teur De quoi To­tal es­telle la somme, le phi­lo­sophe et po­li­to­logue qué­bé­cois, est ve­nu à la ren­contre de ses lec­teurs.

À leur por­tée, avec sim­pli­ci­té, pour échan­ger. Sur To­tal et les mul­ti­na­tio­nales mais aus­si sur La Mé­dio­cra­tie, dé­sor­mais un best­sel­ler, ré­édi­té en for­mat poche.

Pour­quoi avez-vous du mal à par­ler de la mé­dio­cra­tie au­jourd’hui ? Vous vous êtes lassé ? « Il m’a été plus fa­cile de tra­vailler sur les grands an­ta­go­nismes comme les banques, les so­cié­tés mi­nières, les pé­tro­lières, que de tra­vailler sur quelque chose de beau­coup plus dif­fus, plus in­time, à sa­voir la com­pli­ci­té qui est la nôtre avec ce ré­gime­là, sur un mode mé­diocre. La mé­dio­cra­tie est la pen­sée de la mo­da­li­té par la­quelle l’oli­gar­chie im­pose son pou­voir, ba­sée sur des com­pli­ci­tés mes­quines et stan­dar­di­sées.

Le su­jet contem­po­rain qu’on en­tend dé­ve­lop­per est une per­sonne qui se de­mande ce que les pou­voirs at­tendent d’elle pour qu’elle entre dans leurs bonnes grâces.

L’ordre contem­po­rain consiste à for­mer des êtres qui sont ap­pe­lés à se confor­mer à des stan­dards, à des fonc­tions, par rap­port à des pro­to­coles. Je fais un lien entre la mé­dio­cra­tie et ce que j’ap­pelle l’ex­trême­centre : La mé­dio­cra­

tie, c’est la mo­da­li­té et l’ex­trême­centre, c’est le dis­cours po­li­tique qui l’ac­com­pagne. Et la “gou­ver­nance”, c’est la théo­rie ma­na­gé­riale.

L’ac­tua­li­té po­li­tique en France en est-elle un exemple ? Ab­so­lu­ment. C’est ce qui ex­plique cer­tai­ne­ment le bon ac­cueil de ce livre en France. L’ex­trême­centre ne consiste pas à pla­cer le cur­seur entre l’axe gauche droite mais il con­ siste en la sup­pres­sion de cet axe au pro­fit d’un dis­cours qui se pré­sente comme étant ex­clu­sif.

Un « mot-va­lise »

C’est pour ce­la que des pré­ten­dants au pou­voir vont par­ler non pas au nom d’un par­ti pris mais au nom d’une né­ces­si­té. Fillon va par­ler de la vé­ri­té. Mon­te­bourg le fait au nom du prag­ma­tisme ; Valls au nom de la ra­tio­na­li­té ; Hol­lande au nom de la norme ; Ma­cron au nom de la pon­dé­ra­tion…

Tous ont un mot­va­lise qui consiste à faire dire que, au­de­là d’un dis­cours qui est fi­na­le­ment tou­jours à peu près le même, il n’y a pas de par­ti pris en­vi­sa­geable. Si on sort de ce­la, on est re­lé­gué aux rêves, à la fo­lie, au dé­lire, voire à l’ir­res­pon­sa­bi­li­té.

Cette po­li­tique en quoi consiste-t-elle ? C’est plus d’ar­gent pour les ac­tion­naires, pour les mul­ti­na­tio­nales, plus d’ac­cès aux pa­ra­dis fis­caux, moins de lois pour pro­té­ger le tra­vail, pour les ser­vices so­ciaux. De Tsí­pras à Trump. En­suite, on mo­dule à l’in­té­rieur. L’idée de l’ex­trême­centre a été de pré­sen­ter ce pro­gramme­là comme étant le seul qui vaille. Il est ra­tion­nel, il est nor­mal, il est vrai, il est pon­dé­ré, il est équi­li­bré.

Mais en quoi l’ex­trême centre est-il ex­trême alors ? Ce dis­cours qui se pré­tend mo­dé­ré est en même temps ex­tré­miste car il ne to­lère rien d’autre que lui.

D’où la crise de la dé­mo­cra­tie ac­tuelle ? À la naissance de la V Ré­pu­blique, on avait clai­re­ment la ré­par­ti­tion des pou­voirs entre la pré­si­dence qui pen­sait la po­li­tique et le Pre­mier mi­nistre et son gou­ver­ne­ment qui gé­raient. Or on est pas­sé de la po­li­tique à la gou­ver­nance. La ges­tion a ces­sé d’être su­bor­don­née à la po­li­tique. Pour­quoi ? On a obli­té­ré le dé­bat po­li­tique pour n’adop­ter qu’une seule po­li­tique qu’on a fait pas­ser au rang de la nor­ma­li­té. Le néo­li­bé­ra­lisme est de­ve­nu en quelque sorte la chose de la­quelle on ne pou­vait plus sor­tir. Lors des dé­bats entre can­di­dats, on est pas­sé d’un dis­cours sur la po­li­tique, à un dis­cours “qui est le mieux pla­cé pour bien gé­rer”. Comme si la po­li­tique a trou­vé son terme dans la ges­tion néo­li­bé­rale du monde ».

PEN­SER. Le phi­lo­sophe et en­sei­gnant en science po­li­tique à l’uni­ver­si­té de Mon­tréal, Alain De­neault, était ven­dre­di à Cler­mont. PHOTO F. MARQUET

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