Quand le vê­te­ment fait scan­dale Pan­ta­lon et pou­voir

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

Quel est le point com­mun entre des pou­laines, chaus­sures moyen­âgeuses à pointe, un jean dé­chi­ré et la robe à fleurs por­tée par Cé­cile Du­flot à l’as­sem­blée na­tio­nale ? Ces vê­te­ments ont tous, un jour, cho­qué ou fait ja­ser. A tra­vers 300 pièces, ac­ces­soires et ob­jets, l’ex­po­si­tion « Te­nue cor­recte exi­gée : quand le vê­te­ment fait scan­dale » pré­sen­tée jus­qu’au 23 avril au Mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs à Pa­ris ex­plore les codes qui ré­gissent la mode en Oc­ci­dent du XIVE siècle à nos jours.

Le vi­si­teur est ac­cueilli par un ta­bleau de Cra­nach re­pré­sen­tant Adam et Ève, chas­sés du pa­ra­dis et obli­gés de se cou­vrir après avoir com­mis le pé­ché ori­gi­nel « Pen­dant des siècles, de l’époque mé­dié­vale jus­qu’au XVIIIE siècle, tous les let­trés et les mo­ra­listes ont rap­pe­lé que le vê­te­ment était lié au pé­ché, à la faute. Pour cette rai­son, le vê­te­ment de­vait être le plus dis­cret, le plus sobre pos­sible », sou­ligne le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, l’his­to­rien De­nis Bru­na.

La mode du jean la­cé­ré ne date pas d’hier : au XVIIE siècle, une or­don­nance de Louis XIII in­ter­di­sait dé­jà les vê­te­ments dé­chi­rés. « C’était de belles dé­chi­rures ; des ar­ti­sans spé­cia­li­sés don­naient des coups de ra­soir le long des manches », pré­cise De­nis Bru­na. Mais la mode choque : dé­chi­rer ses vê­te­ments est une forme de gas­pillage, c’est aus­si un signe de fo­lie, de co­lère, et de deuil.

Alors mi­nistre du Lo­ge­ment, Cé­cile Du­flot s’était

at­ti­rée des sif­flets de cer­tains dé­pu­tés d’op­po­si­tion en 2012. L’ob­jet de cet émoi ? Une robe à fleurs, blanche et bleu ma­rine, ju­gée « un peu trop fé­mi­nine dans un mi­lieu as­sez conser­va­teur et sexiste », ex­plique le com­mis­saire d’ex­po­si­tion.

À cô­té de cette robe bou­ton­née est pré­sen­té un cos­tume de Jack Lang, si­gné Thier­ry Mu­gler, dont la veste à col Mao, ne lais­sant pas ap­pa­raître la tra­di­tion­nelle cra­vate, avait aus­si va­lu à l’ex­mi­nistre de la Culture des sar­casmes à l’as­sem­blée na­tio­nale en 1985.

Em­prun­ter au ves­tiaire du sexe op­po­sé a par­fois été pé­rilleux, comme le rap­pelle une vi­trine consa­crée à Jeanne d’arc. L’un des chefs d’ac­cu­sa­tion lors de son pro­cès était d’avoir por­té l’habit d’homme.

Éga­le­ment ex­po­sée, une or­don­nance du pré­fet de po­lice de Pa­ris de 1800 con­cer­nant « le tra­ves­tis­se­ment des femmes » qui leur in­ter­dit le port du pan­ta­lon, loi fi­na­le­ment abro­gée en… 2013. « On avait peur que par le biais du pan­ta­lon les femmes prennent le pou­voir », rap­pelle De­nis Bru­na.

Au XIVE siècle, le roi Charles V in­ter­dit pour ses conseillers le port des « ou­tra­geuses pou­laines », chaus­sures dont la pointe était ju­gée in­dé­cente par les mo­ra­listes re­li­gieux car elle dé­for­mait le corps, créa­tion de Dieu, et était per­çue comme un signe dia­bo­lique, ex­plique le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion.

La dé­for­ma­tion du corps est aus­si ce qui a va­lu des cri­tiques à la griffe ja­po­naise Comme des Gar­çons, dont les robes du prin­temps­été 1997 fai­saient ap­pa­raître d’étranges bosses sur la sil­houette.

De nou­veau en vogue, le vê­te­ment ample a sou­vent été dé­crié. Dans une vi­trine consa­crée au pan­ta­lon mas­cu­lin, des hauts de chausse de 1600 cô­toient des pan­ta­lons de za­zous des an­nées 40 et des bag­gys des an­nées 1990. « Les cri­tiques sont tou­jours les mêmes : on ne voit pas la sé­pa­ra­tion des jambes, ce­la en­trave la marche », note De­nis Bru­na.

En face est pré­sen­tée une cu­lotte de peau por­tée au dé­but du XIXE siècle, très mou­lante, dé­non­cée com­ me im­mo­rale par les papes Pie VI et Pie VII.

En pleine pé­riode de ra­tion­ne­ment de l’après­guerre, Ch­ris­tian Dior a pro­vo­qué la po­lé­mique en créant ses sil­houettes New­look uti­li­sant une grande quan­ti­té de tis­su. A la même époque, le bi­ki­ni fait scan­dale parce qu’il ne couvre pas as­sez. Il est in­ter­dit sur plu­sieurs plages fran­çaises. Des man­ne­quins re­fu­sant de le por­ter, c’est Mi­che­line Ber­nar­di­ni, une dan­seuse nue du Ca­si­no de Pa­ris, qui le pré­sente à la presse.

La ca­puche est l’ob­jet de « six siècles de pré­ju­gés », sou­ligne De­nis Bru­na. Une or­don­nance de Charles VI in­ter­dit le port des « faux vi­sages », ca­pu­chons en­ve­lop­pants que les mal­fai­teurs peuvent uti­li­ser pour dis­si­mu­ler leur fi­gure. Comme le sweat à ca­puche a aus­si pu être as­so­cié à la dé­lin­quance, sou­ligne l’his­to­rien.

ADAM ET ÈVE. Le vi­si­teur est ac­cueilli par un ta­bleau de Cra­nach l’an­cien, la nu­di­té comme pé­ché ori­gi­nel sert de point de dé­part à l’ex­po­si­tion

NICE. Un homme re­trai­té fixe des jeunes femmes en mi­ni­jupes, le 13 juillet 1969 © Afp/get­ty Images, Staaf

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