Le PS d’epi­nay « à l’ago­nie »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - France & monde actualités - Bernard Stéphan bernard.ste­phan@cen­tre­france.com

Com­ment la gauche a-t-elle pu en ar­ri­ver là ? C’est l’ob­jet des ré­flexions de Jeanpierre Le Goff qui ana­lyse cette crise dans son der­nier livre.

Fon­da­teur du club « Po­li­tique Au­tre­ment », Jean­pierre Le Goff ana­lyse la fin d’un cycle his­to­rique.

Avec la dé­si­gna­tion de Be­noît Ha­mon, est-ce tou­jours « la gauche à l’ago­nie » ? Oui pour le Par­ti so­cia­liste tel qu’il s’est consti­tué au­tour des an­nées 80 avec Fran­çois Mit­ter­rand qui avait su opé­rer un ras­sem­ble­ment. On se rap­pelle du congrès d’épi­nay. Cette syn­thèse, c’est ce Par­ti so­cia­liste qui est mort. Lorsque vous en­ten­dez Valls ou Ha­mon par­ler de ras­sem­ble­ment, je ne sais pas si ça peut chan­ger quelque chose sur le fond car il y a deux gauches ir­ré­con­ci­liables.

Com­ment ex­pli­quez-vous la cou­pure entre gauche et couches po­pu­laires ? Cette gauche conti­nue de se ré­cla­mer de la classe ou­vrière, des couches po­pu­laires, alors qu’elles sont to­ta­le­ment écla­tées dans les dif­fé­rents par­tis. La fa­çon dont est ap­pa­ru le PS pour la grande masse, c’est le mi­lieu de l’en­tre­soi qui se ré­con­forte dans le gau­chisme cultu­rel. Les classes po­pu­laires ont eu l’im­pres­sion de se faire trai­ter d’ar­rié­rées par une par­tie de la gauche qui est de­ve­nue hé­gé­mo­nique et qui pour moi est in­sé­pa­ra­ ble de la re­com­po­si­tion idéo­lo­gique de la gauche des an­nées 1970. Ce que j’ai ap­pe­lé « l’hé­ri­tage im­pos­sible de mai 1968 ». Mit­ter­rand gagne po­li­ti­que­ment, mais l’ar­riè­re­fond cultu­rel sur le­quel la gauche his­to­ri­que­ment s’ap­puyait est dé­jà en crise. Et la gauche va prendre le gau­chisme cultu­rel comme sub­sti­tut à la crise de sa doc­trine.

Et il y a la ques­tion des mi­grants… Oui. Qu’est­ce qui s’est pas­sé ? Le pro­lé­ta­riat étant mort, il y a la re­cherche d’un sub­sti­tut et ça va com­men­cer par l’im­mi­gré, mais il y au­ra aus­si les femmes, les ho­mo­sexuels. Ce se­ra un mouvement so­cial très hé­té­ro­clite, qui ne peut pas jouer le même rôle, mais on va faire comme si. C’est un pro­lé­ta­riat de sub­sti­tu­tion, mais dans le­quel la gauche po­pu­laire ne se re­con­naî­tra pas. Et il y a beau­coup de ques­tions res­tées sans so­lu­tion. Ain­si la ques­tion iden­ti­taire. Si vous dites “iden­ti­taire”, on vous traite de fas­ciste. Mais si vous ne trai­tez pas cette ques­tion, eh bien vous la ren­voyez à l’ex­trême droite et c’est elle qui la trai­te­ra !

Com­ment la gauche peu­telle se re­cons­truire ? Il peut y avoir un rap­pro­che­ment pos­sible du centre droit et du centre gauche. Mais deux choses sont claires : pre­miè­re­ment, le PS tel que l’avait re­cons­truit Fran­çois Mit­ter­rand est mort. Deuxiè­me­ment, les que­relles de la gauche se font sur un nou­veau con­ texte his­to­rique où le mouvement ou­vrier est mort, ce qui ne veut pas dire que la classe ou­vrière et les va­leurs de so­li­da­ri­té ont dis­pa­ru.

Alors qui, en mai pro­chain ? Ce se­ra une vic­toire par dé­faut. La ques­tion de fond, c’est la dif­fi­cul­té qu’ont les po­li­tiques à in­té­grer les ré­formes né­ces­saires contre les in­éga­li­tés dans un ré­cit na­tio­nal et eu­ro­péen. On ne doit pas se conten­ter d’une dé­mo­cra­tie de mé­ca­ni­ciens. La mé­ca­nique des choses c’est im­por­tant, mais on doit avoir une vi­sion. Il y a un grand manque. Il ren­voie à une cer­taine ca­té­go­rie d’hommes po­li­tiques.

Il y a une forme de dé­cul­tu­ra­tion his­to­rique des so­cié­tés dé­mo­cra­tiques eu­ro­péennes. Lorsque le Mur de Ber­lin est tom­bé, on a cru que le monde al­lait vers la gou­ver­nance gé­né­rale, vers la paix, le triomphe des droits de l’homme et le li­bé­ra­lisme gé­né­ra­li­sé. Tout le monde a fon­cé. Tout d’un coup, il y a eu les at­ten­tats is­la­mistes, les droits de l’homme ne sont pas ce qu’il y a de mieux par­ta­gé, l’hu­ma­ni­té n’est pas uni­fiée. Et la gauche a fait du surf sur les évo­lu­tions pro­blé­ma­tiques des so­cié­tés. Alors que le rôle de la po­li­tique ce n’est pas de faire du surf, c’est de tra­cer une di­rec­tion. Je ne vais pas re­prendre Men­dès et de Gaulle, mais c’était ça !

JEAN-PIERRE LE GOFF. Il met en lu­mière la fin d’un cycle his­to­rique mar­qué par le PS d’epi­nay. PHOTO ÉDI­TIONS PER­RIN

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