Une his­toire du coup de foudre

Au pre­mier re­gard, la ma­gie du coup de foudre échappe à toute ex­pli­ca­tion. Avec le re­cul de l’his­toire, les coeurs se livrent un peu. Et de­puis le XIIE siècle, à suivre l’his­to­rien Jean-claude Bo­logne, ils en ont des choses à ra­con­ter…

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Sep­tième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com Lire. His­toire du coup de foudre, Jean­claude Bo­logne, Al­bin Mi­chel ; 21,50 €.

Le coup de foudre n’est pas né de la der­nière pluie. Il est, se­lon Jean­claude Bo­logne (pho­to), ap­pa­ru au coeur du Moyen Âge.

« L’amour im­mé­diat, concède l’his­to­rien, est certes vieux comme le monde : Ram­sès II n’est­il pas tom­bé au pre­mier re­gard amou­reux d’une prin­cesse hit­tite ? Mais le coup de foudre, dans son ac­cep­tion ac­tuelle, re­monte au XIIE siècle. C’en est alors fi­ni d’un Cu­pi­don qui tire ses flèches in­can­des­centes comme des philtres dia­bo­liques qui se jouent des âmes sen­sibles. »

Les coeurs qui battent la cha­made pré­sagent la ca­pi­tu­la­tion d’un ordre so­cial qui a fait son temps : « La fa­ta­li­té ouvre dé­sor­mais à un des­tin ex­cep­tion­nel au­quel, pour le par­ta­ger, les amants sont prêts à sa­cri­fier jus­qu’à leur vie, à l’image de Ro­méo et Ju­liette. Et le coeur du pu­blic de Sha­kes­peare bat avec le leur. Le coup de foudre s’op­pose aux stra­té­gies ma­tri­mo­niales. Ceux qu’il frappe ne le vivent plus comme un mal­heur, mais comme un signe d’élec­tion. »

L’es­prit et la lettre se confondent : « Le ro­man d’au­jourd’hui est né au XIIE siècle qui a vu la fin des per­son­nages à psy­cho­lo­gie fixe. La quête aven­tu­reuse et amou­reuse s’ac­com­pagne de ren­ver­se­ments psy­cho­lo­giques. Mais ce ro­man cour­tois est lu par la haute aris­to­cra­tie, pas par les mi­lieux po­pu­laires. »

Les ex­pli­ca­tions au coup de foudre épousent leur époque : « Les flèches de Cu­pi­don com­ me les noirs des­seins d’un dieu ven­geur ont jus­qu’au Moyen Âge pa­ru ra­tion­nels. Puis, de sur­na­tu­relles, les ex­pli­ca­tions sont de­ve­nues na­tu­relles. La rai­son est re­des­cen­due sur terre. Et dé­jà le XVIIE siècle in­ter­roge les mou­ve­ments de l’âme, comme avec Sten­dhal. En 1822, dans De l’amour, l’écri­vain a théo­ri­sé la cris­tal­li­sa­tion qui suit la ren­contre et idéa­lise l’être ai­mé en lui prê­tant jus­qu’à l’aveu­gle­ment tou­jours plus de qua­li­tés. » Le coup de foudre ré­duit en cendres cette ex­pli­ca­tion.

In­ten­si­té et ins­tan­ta­néi­té

Alan­gui sur le di­van de la psy­cha­na­lyse, ce­lui­ci livre main­te­nant un peu de son mys­tère à tra­vers le couple connais­sance/ re­con­nais­sance : « Au mo­ment de la ren­contre, quelque chose de l’en­fance qui évoque la mère, le père, la nour­rice, etc., sur­git des plis de l’in­cons­cient et se fixe sur l’être ai­mé. »

Le phé­no­mène, dé­fi­ni par son in­ten­si­té et son ins­tan­ta­néi­té, ne pou­vait lais­ser in­sen­sible les sciences, na­tu­relles comme so­ciales. « Les phé­ro­mones, sou­rit l’his­to­rien, sont un peu l’équi­valent de la ma­tière sym­pa­thique du XVIIIE siècle. La so­cio­lo­gie, à tra­vers l’ho­mo­ga­mie, montre que, sta­tis­ti­que­ment, les amou­reux ap­par­tiennent fré­quem­ment au même mi­lieu so­cial. La psy­cho­lo­gie met en garde contre les dan­gers de ce sen­ti­ment ab­so­lu, de cette perte de re­pères qui peut s’avé­rer pré­ju­di­ciable. Les fé­mi­nistes, dans les an­nées 1970­1980, ont dé­non­cé dans l’exal­ta­tion de la pas­sion un ins­tru­ment de do­mi­na­tion mas­cu­line, les femmes étant ré­pu­tées avoir moins la maî­trise de leurs sen­ti­ments que les hommes. »

Rien n’y fait, le ro­man­tisme n’en fi­nit pas d’em­bal­ler les coeurs : « Le coup de foudre n’a ja­mais été aus­si pré­sent dans la lit­té­ra­ture et pas seule­ment dans les ro­mans dits à l’eau de rose. Ce mythe qui veut que la pas­sion soit plus forte que la rai­son est sans doute né­ces­saire. Mais au­jourd’hui, on ne se pro­jette plus dans l’éter­ni­té comme, en­core, au XIXE siècle avec ces âmes soeurs qui se re­trou­vaient au pa­ra­dis. L’idée que plu­sieurs coups de foudre puissent ja­lon­ner une vie a fait son che­min. En té­moignent An­dré Bre­ton et Édith Piaf. »

Même les agences ma­tri­mo­niales et les sites de ren­contre en­tre­tiennent l’illu­sion : « Si leurs fi­chiers ne sont pas si dif­fé­rents de ceux des ral­lyes aris­to­cra­tiques, leur ar­gu­men­taire af­firme que tout se joue dans les trois pre­mières se­condes. »

C’est sans doute ce qu’on ap­pelle une ou­ver­ture éclair !

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