Un sou­ve­rain au royaume des en­fants

De­puis 30 ans, Claude Pon­ti est un maître de la lit­té­ra­rure jeu­nesse. Exi­geante et drôle, éla­bo­rée et ins­tinc­tive. Son nou­vel al­bum, Le mys­tère des Nigmes (L’école des loi­sirs) est une nou­velle plon­gée dans le plai­sir de lire.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Annonces classées - Blan­dine Hu­tin-mer­cier blan­dine.hu­tin@cen­tre­france.com Le mys­tère des Nigmes. De Claude Pon­ti (L’école des loi­sirs). 18,80 €

Pour qui écri­vez-vous, les en­fants ou leurs pa­rents ? J’écris pour les en­fants. Je sais que des adultes ap­pré­cient, mais je n’en tiens pas trop compte. Je pense aux en­fants, mais c’est très gé­né­ral, pas à des en­fants en par­ti­cu­lier. Si j’ima­gine que le livre ne m’au­rait pas plu quand j’étais en­fant, je ne le fais pas. C’est une condi­tion. Il faut que je pense que ce livre m’a man­qué.

Vos livres main­te­nant ras­semblent plu­sieurs gé­né­ra­tions… C’est as­sez étrange, mais ça fait tel­le­ment plai­sir. Les jeunes pa­rents qui me lisent main­te­nant à leurs en­fants em­ploient tous la même ex­pres­sion : « vous avez ber­cé mon en­fance ». Ils ont les yeux tel­le­ment lu­mi­neux quand ils disent ça, c’est un grand bon­heur.

Êtes-vous res­té un grand en­fant ? Je me sens quand même adulte, mais je m’in­té­resse tou­jours énor­mé­ment aux en­fants. Ce sont des per­sonnes en train de construire leur iden­ti­té, leur être, leur rap­port au monde et aux autres ; c’est quelque chose à pro­té­ger et à exal­ter, ça fait par­tie de mon ra­con­tage dans les his­toires. En tant que lec­teur, ils sont di­rects, francs, d’une grande hon­nê­te­té et d’une grande fraî­cheur. Les adultes qui lisent mes livres re­trouvent quelque chose de leur propre en­fance.

Qu’est-ce qui vous ins­pire? Je vois un truc dans la rue, un square, ça me fait pen­ser à quelque chose… Et si ça me parle vrai­ment, ça fi­nit par faire une his­toire. Par­fois, ça met 3­4 ans… Quand je me sou­viens de quelque chose, c’est que ça doit être bon ! De mon en­fance, je ne prends pas grand chose, mais dans ma vie, beau­coup.

Com­ment construi­sez-vous vos al­bums ? Quand j’ai l’his­toire du dé­but à la fin, tous les évé­ne­ments im­por­tants, je choi­sis la ma­quette, le nombre de pages, tout ce qui fait que ça ne peut pas être au­tre­ment. Et au bout de 7­8 pages, je me mets à faire de vrais des­sins. Mais je ne fais le texte dé­fi­ni­tif que quand j’ai des­si­né tout le livre, puisque le texte est jus­ti­fié sous cha­ que image. Et je fais sept, huit, neuf ver­sions… J’aime bien quand c’est bien rem­pli ; pe­tit, je dé­tes­tais les livres qui étaient lus une fois pour toutes. Par­fois, je construis le mot dont j’ai be­soin, parce qu’il n’existe pas ou que c’est bien mieux comme ça. Les adultes ont du mal, parce qu’ils sont for­ma­tés dans leur lan­gage, mais les en­fants, eux, sont en train d’ap­prendre. Toutes les bi­zar­re­ries que je peux mettre ne les sur­prennent pas. La clé, c’est de lire à haute voix ; c’est comme ça qu’on com­prend les jeux de mots.

Quel rap­port à la réa­li­té en­tre­te­nez-vous ? On me parle trop d’un monde ima­gi­naire, dé­ca­lé de la réa­li­té… Je parle juste de la réa­li­té, d’une ma­nière un peu dif­fé­rente, mais je ne parle que de la vraie vie. Pour que les en­fants soient dans un monde où ils sont fa­ci­le­ment à l’aise, ils ont des fa­cul­tés à s’adap­ter, de voir les choses à leur fa­çon ; ce­la leur per­met d’être à che­val. Si ça les ar­range d’al­ler plus vers leur propre réa­li­té, ils peuvent. De la même ma­nière, mes hé­ros sont des mé­langes. Je mêle tout pour que les en­fants entrent et sortent du per­son­nage fa­ci­le­ment. Je ne veux pas les en­fer­mer. Il faut que le su­jet soit riche et que les en­fants y aillent tout seuls de­dans.

Quel mes­sage leur adres­sez-vous ? L’idée de fond, c’est qu’il faut qu’ils s’obs­tinent, qu’ils es­saient, sans croire per­sonne. Chaque fois qu’on leur dit qu’ils n’y ar­ri­ve­ront pas, ce n’est pas vrai. J’es­saie de res­ter dans l’idée qu’ils ont des forces, qu’ils croient en eux, qu’ils sachent que même si c’est dif­fi­cile, ils y ar­ri­ve­ront. Je dé­teste les mes­sages du genre « après 6 ans, c’est fou­tu ». C’est ja­mais fou­tu ! Si on com­mence par dire qu’ils ne pour­ront pas, on les tue. J’es­saie de ne pas mettre une mo­rale be­ni­oui­oui. J’es­saie de mettre une mo­rale de notre époque, de notre connais­sance de soi, « es­saie de toutes les fa­ çons », « re­com­mence », « ne compte pas trop sur les autres, parce qu’on peut être ai­dé, ac­com­pa­gné, gui­dé, mais per­sonne ne peut faire les choses à notre place ». J’ai tou­jours le sou­ci de faire des livres où il n’y a pas de ré­ponses in­duites. Je montre qu’on peut s’en sor­tir, mais je ne dis pas quelle est la bonne solution ; re­li­gieuse, po­li­tique ou phi­lo­so­phique, c’est im­por­tant que ce soit leur af­faire… C’est à eux de s’in­ven­ter et in­ven­ter le monde dans le­quel ils vivent. J’es­saie d’évi­ter tout ce qui en­ferme et d’ap­por­ter tout ce qui ouvre…

Les livres sont la pre­mière ou­ver­ture jus­te­ment… Oui. La lec­ture est im­por­tante parce qu’on a une culture hu­maine unique, riche de cen­taines de cultures dif­fé­rentes, mais il y a tout le temps des in­ter­ac­tions. Rien n’est tout seul et le bon­heur de la culture, c’est ça, tout ce qui passe d’une per­sonne à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’un monde à l’autre et qui fait qu’on est nous tous des êtres hu­mains. Aux en­fants, je ne mets pas de ré­fé­rences, mais des portes ou­vertes. Il faut qu’ils aient plein de pistes. Je suis per­sua­dé que les hu­mains sont des êtres cultu­rels, au sens large, s’il n’y a pas quel­qu’un quelque part pour les ai­der dans la dé­cou­verte du monde, leur mon­trer tout ce qu’il y a avant, après, au­tour, et leur dire que c’est à eux, ils au­ront du mal à être des hu­mains.

CLAUDE PON­TI. « Je fais ce que j’aime, j’aime ce que je fais. J’aime les en­fants. Le jour où je n’au­rai plus d’idées, je se­rai triste. Et tant qu’il me vient des idées, je le fais ». DES­SIN C. PON­TI

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