Un té­lé­phé­rique, des conduc­teurs

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Chem­cha Rabhi

Au mois de juin, le té­lé­phé­rique de la sta­tion du Lio­ran fê­te­ra ses cin­quante ans d’al­lers et re­tours entre la prai­rie des Sagnes et le Plomb du Can­tal. Ses an­ciens conduc­teurs ont contri­bué à son his­toire.

Re­liant la prai­rie des Sagnes au Plomb du Can­tal, à 1.855 mètres d’al­ti­tude, le té­lé­phé­rique du Lio­ran garde dans son sillage les sou­ve­nirs d’hommes qui ont fait son his­toire. En juin 1967, l’équi­pe­ment fon­da­teur de la sta­tion al­pine can­ta­lienne est inau­gu­ré en fan­fare. Une inau­gu­ra­tion épique dans la mé­moire de Ro­ger Hu­gon, ori­gi­naire de Mu­rat. Il condui­sait l’ap­pa­reil, ce jour­là, avec le Pre­mier mi­nistre, Georges Pom­pi­dou, à son bord.

Au­jourd’hui, c’est dans un grand éclat de rire qu’il se re­voit « arc­bou­ter » sur le frein, pour ten­ter « déses­pé­ré­ment » de ra­len­tir la « Fer­ra­ri » avec un haut per­son­nage d’état à son bord, qui ar­ri­vait à grande vi­tesse vers la gare des Sagnes.

Em­bau­ché en 1966, le pre­mier conduc­teur, qui a of­fi­cié deux ans, a par­ti­ci­pé à la bat­te­rie d’es­sais, en charge, à vide, de dis­tance de sé­cu­ri­té… À ses dires, ces tests, par­fois co­casses, avaient ré­vé­lé que le té­lé­por­té n’était pas to­ta­le­ment prêt. Il le se­ra à l’au­tomne et fonc­tion­ne­ra sans in­ci­dent pen­dant 50 ans.

La mé­téo, l’autre conduc­teur du té­lé­phé­rique

« Ce­la a été un bon mo­ment de ma vie », s’en­thou­siasme éga­le­ment, Pierre Constant, na­tif de Mu­rat, qui a tra­vaillé à la sta­tion de mai 1967 à 1983. Et de re­mar­quer avec hu­mour, cu­rio­si­té et émo­tion de­vant la table de pi­lo­tage au­to­ma­tique de l’ac­tuel té­lé­phé­rique : « Nous, il y avait un bou­ton, une ma­nette pour en­voyer le cou­rant et le contre­cou­rant, et un frein ».

Mo­derne et in­édit pour l’époque, le pre­mier té­lé­por­té de 2.300 mètres en­vi­ron avait un fonc­tion­ne­ment qui amuse au­jourd’hui. « Une sorte de ta­bleau de bord avec deux cur­seurs re­pré­sen­tant les ca­bines per­met­tait au conduc­teur de suivre le tra­jet en temps réel. À 10 mètres près, on sa­vait où il était, s’es­claffe Ro­ger Hu­gon. Des fois, en re­gar­dant le sché­ma, on di­sait au ca­bi­nier : “je te ra­len­tis, tu ap­proches du deuxième py­lône (P2)”. ‘‘Euh ! Pas la peine, on l’a dé­jà pas­sé’’. On avan­çait les cur­seurs à la main ». Par­fois, seul à bord, ce ca­bi­nier ou­vrait les portes en plein tra­jet pour « s’aé­rer ». Im­pro­bable au­jourd’hui.

La mé­téo est l’autre conduc­teur du té­lé­phé­rique qui dé­cide de son sort. Pierre Constant garde en mé­moire ce jour où en em­bau­chant le ma­tin, le per­son­nel dé­couvre le dé­ raille­ment des câbles et la chute des contre­poids à cause du givre. Consé­quence : plus d’un mois de tra­vaux et des fous rires in­ou­bliables.

Par­mi les pre­miers conduc­teurs, Pierre Places, de Saint­jacques­des­blats, se re­voit avec les co­pains sur la che­nillette qui mon­tait, le ma­tin, quand les condi­tions le per­met­taient, au P2. Là, ils le­vaient l’ané­mo­mètre dans les airs pour me­su­rer le vent. La ba­taille du givre a été la grande af­faire des re­mon­tées mé­ca­niques.

« Lors du pre­mier dé­gi­vrage, on a ca­bos­sé la ca­bine avec la chute de la glace. Du coup, on a construit une pro­tec­tion pour son toit », ra­conte Ro­ger Hu­gon.

En­tré au Lio­ran en juin 1968, Pierre Places a vé­cu des si­tua­tions de l’ex­trême. « Mais on fai­sait juste notre tra­vail. Le pre­mier tra­jet se fai­sait à vide avec quel­qu’un sur le toit de la ca­bine, à pe­tite vi­tesse. Il des­cen­dait au deuxième py­lône d’où il sur­veillait le reste du par­cours », confie le re­trai­té de­puis 2005. Pour re­des­cendre, il at­ten­dait le re­tour de la ca­bine ou la che­nillette. « Des fois, on pre­nait les skis que l’on je­tait du haut py­lône… Le soir, un gars pre­nait la

der­nière ca­bine au som­met. On nous ar­rê­tait au P2 pour ins­tal­ler des clames sur le câble et l’em­pê­cher de dé­railler. On re­des­cen­dait à pied ! ».

Ces conduc­teurs, d’hier à au­jourd’hui, ont vé­cu cette aven­ture avec un pro­fes­sion­na­lisme et une pas­sion en­core pal­pables. Au­cune plaque ne porte leur nom, mais l’his­toire du té­lé­phé­rique doit tant à tous ces gars du cru.

CIN­QUAN­TE­NAIRE. L’his­toire du té­lé­phé­rique est liée à ses conduc­teurs d’hier à au­jourd’hui. AR­CHIVES JEAN-PIERRE ESTABEL

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