Une vie avant et après l’as­sas­si­nat

Deux Bour­bon­nais ont re­tra­cé la vie d’anne Mour­raille, com­plice de l’as­sas­si­nat de l’an­cien maire de Mont­lu­çon Marx Dor­moy. Co­mé­dienne pro­met­teuse, sa des­ti­née est celle d’un per­son­nage de ro­man.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Guillaume Bel­la­voine guillaume.bel­la­voine@cen­tre­france.com Pra­tique. Le compte-ren­du des re­cherches de Jean-paul Per­rin et Mau­rice Sa­ra­zin est à lire sur le blog Vu du Bour­bon­nais.

D’Anne Mour­raille, l’his­toire a re­te­nu sa col­la­bo­ra­tion en 1941 à l’as­sas­si­nat de Marx Dor­moy, an­cien dé­pu­té­maire de Mont­lu­çon et mi­nistre de l’in­té­rieur du Front po­pu­laire.

Le pas­sé de cette femme is­sue d’une fa­mille ai­sée n’avait en re­vanche ja­mais été creu­sé. Jean­paul Per­rin et Mau­rice Sa­ra­zin, un Mont­lu­çon­nais et un Vi­chys­sois, ont com­blé le vide en s’at­te­lant à cette tâche, dont le ré­sul­tat est à lire sur le blog Vu du Bour­bon­nais.

Em­prun­tant le pseu­do­nyme d’anie Mo­rène, cette na­tive de Lyon avait me­né un dé­but de car­rière pro­met­teur au théâtre dans les an­nées 1930. Un par­cours que les deux his­to­riens ex­hument grâce aux cri­tiques de presse de l’époque.

Au théâtre avec Jean Ma­rais

Le point saillant de ce des­tin théâ­tral est sa col­la­bo­ra­tion avec Jean Coc­teau pour la pièce Les Che­va­liers de la Table ronde, avec un cer­tain Jean Ma­rais dans le rôle de Ga­laad et Anie Mo­rène dans ce­lui de Gue­nièvre. Dans ses mé­moires, l’ac­teur au­ra ce mot pour sa consoeur : « Le rôle de la reine, rôle étour­dis­sant, pré­sente de grandes dif­fi­cul­tés. Anie Mo­rène n’est que très bien, alors qu’il fau­drait du gé­nie. » Mal­gré la ré­serve de Jean Ma­rais, son in­ter­pré­ta­tion est sa­luée par la Nou­velle Re­vue fran­çaise – « Ma­dame Anie Mo­rène est une res­plen­dis­sante Gue­nièvre » – ou en­core par Co­lette qui sa­lue son « très beau tem­pé­ra­ment d’ac­trice ».

Au prin­temps 1940, en pleine dé­bâcle, l’ac­trice quitte les planches et s’en­gage comme conduc­trice dans les sec­tions sa­ni­taires au­to­mo­biles fé­mi­nines, pour éva­cuer les mi­li­taires bles­sés. « Elle semble avoir fait preuve d’un réel cou­rage », re­marquent les his­to­riens. Elle est même ci­tée comme conduc­trice de « haute va­leur mo­rale ». Son chef de ba­taillon la dé­crit ain­si : « Tou­jours vo­lon­taire, ar­dente cou­ra­geuse, (elle) s’est par­ti­cu­liè­re­ment dis­tin­guée en as­su­rant de jour et de nuit, sous de vio­lents bom­bar­de­ments aé­riens, l’éva­cua­tion des bles­sés mi­li­taires alors que, res­tée seule, elle ne pou­vait at­tendre l’aide de per­sonne. »

À ce ni­veau du ré­cit, les au­teurs posent une ques­tion. « Com­ment une ar­tiste dont la car­rière s’an­non­çait brillante, en même temps qu’une femme qui avait fait preuve d’un grand cou­rage lors de la dé­bâcle de mai­juin 1940, a­t­elle pu se re­trou­ver im­pli­quée dans l’as­sas­si­nat de Marx Dor­moy ? »

C’est en oc­tobre 1940 qu’anne Mour­raille ren­contre ses fu­turs complices – par­mi les­quels Yves Moy­nier avec qui elle se ma­rie­ra en 1943 –, proches des mi­lieux de la Ca­goule, l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste d’ex­trême droite dé­man­te­lée par Marx Dor­moy en 1937. Leurs convic­tions les ont réunis. « Elle a très tôt nour­ri des sen­ti­ments an­ti­com­mu­nistes, an­ti­sé­mites et an­ti­ré­pu­bli­cains. Marx Dor­moy re­pré­sen­tait tout ce qu’elle dé­tes­tait », note Jean­paul Per­rin.

Au dé­but de l’été 1941, une mis­sion est confiée à Anne Mour­raille par Yves Moy­nier : épier les ha­bi­tudes de l’an­cien mi­nistre de l’in­té­rieur, le sé­duire. Sous un pseu­do­nyme, elle in­ves­tit à deux re­prises l’hô­tel de Mon­té­li­mar où Marx Dor­moy vit en ré­si­dence sur­veillée. Dans le Re­lais de l’empereur, elle entre en contact avec sa cible. L’his­to­rien Phi­lippe Bour­drel la dé­crit à ce mo­ment pré­cis comme une femme « grande, mince, teint bron­zé, che­veux blond pla­ti­né, vi­sage ma­quillé, vê­tue avec une cer­taine élé­gance, genre “poule” ».

A­t­elle dé­po­sé elle­même la bombe dans la chambre de l’hô­tel qui a tué Marx Dor­moy ou a­telle été simple com­plice ? Le mys­tère sub­siste. Les his­to­riens bour­bon­nais abordent éga­le­ment dans leur ré­cit la ques­tion des com­man­di­taires, ja­mais ré­so­lue. Ils re­tiennent trois hy­po­thèses : le mi­lieu de la Ca­goule, le Par­ti po­pu­laire de Jacques Do­riot et les Al­le­mands.

Après l’at­ten­tat, Anne Mour­raille a été ar­rê­tée par la po­lice de Vi­chy avec ses complices, en­ten­due, in­car­cé­rée puis re­lâ­chée par les forces al­le­mandes en 1943.

À la fin de l’oc­cu­pa­tion, le couple Yves Moy­nier et Anne Mour­raille se ré­fu­gie à Bruxelles, en Es­pagne en 1945, puis au Vé­né­zue­la en 1947 ou 1948. On connaît peu de choses de la vie sud­amé­ri­caine de ce couple condam­né à mort par contu­mace en France. Ils au­raient ex­ploi­té un res­tau­rant, ont eu deux gar­çons, voire une fille. Anne Mour­raille se­rait morte en 1984.

« Marx Dor­moy re­pré­sen­tait tout ce qu’elle dé­tes­tait »

IMAGES. De sa col­la­bo­ra­tion théâ­trale avec Jean Ma­rais à l’as­sas­si­nat de Marx Dor­moy en com­pa­gnie de son fu­tur ma­ri Yves Moy­nier, Anne Mour­raille pré­sente une vie ro­ma­nesque.

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