Flo­rence Ché­do­tal C’est l’heure de la ré­cré !

Les en­fants « aiment l’ordre », dit cette cher­cheuse. La preuve dans la cour

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième Jour - Flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

En classe, on sait à peu près ce qu’ils font. Mais, une fois lâ­chés dans la cour, dans cette jungle ima­gi­née par cer­tains pa­rents, que se passe-t-il ? On pense aux ba­garres, aux gros mots, aux luttes d’in­fluence, mais cette cher­cheuse de Caen in­vite à voir les choses plus po­si­ti­ve­ment. Ces pe­tits êtres sont plus doués qu’on ne le pense pour vivre en so­cié­té.

Elle en a pas­sé des heures, en im­mer­sion, par­mi les lu­tins en cu­lottes courtes des cours de ré­cré, pour ob­ser­ver leurs moeurs étranges. Leur pe­tit monde. Leur ter­ri­toire. Ju­lie De­la­lande est an­thro­po­logue de for­ma­tion. De­puis son livre La Ré­cré ex­pli­quée aux pa­rents (Au­di­bert, 2003), elle ne perd pas de vue son su­jet d’études. Au pre­mier re­gard, confie­t­elle, c’est « un brou­ha­ha dont on a du mal à res­sor­tir quelque chose. Ça court, ça crie dans tous les sens… Dif­fi­cile de re­pé­rer les choses ». Mais, mais, mais… les pre­mières im­pres­sions sont par­fois trom­peuses. « Non, ce n’est pas le chaos ! », as­sure ce pro­fes­seur en sciences de l’édu­ca­tion, à l’uni­ver­si­té de Caen­nor­man­die.

La cour de ré­cré, c’est un peu l’his­toire des trains qui ar­rivent en re­tard. « On ne voit que ce qui se passe mal, comme les ba­garres ou les gros mots. Mais il y a énor­mé­ment de choses qui vont bien ». Les sciences de l’édu­ca­tion s’in­té­ressent à l’ac­ tion des adultes sur les en­fants, mais son rôle, juge­t­elle, est « de mon­trer qu’au­de­là les en­fants se construisent entre eux ». Sans l’aide des grands !

« Les en­fants n’aiment pas le désordre »

Ils se trans­mettent no­tam­ment ce qu’elle ap­pelle la « culture en­fan­tine ». « Ils ont une culture d’âge. Ils se com­mu­niquent ain­si des centres d’in­té­rêt, des jeux, comme le chat per­ché ». Sou­ris ou chat, ça vous dit quelque chose ? Un grand clas­sique des cours de ré­cré, ca­té­go­rie « in­dé­mo­dables ». Les jeux de fic­tion (comme jouer à pa­pa ma­man) sont aus­si des va­leurs sûres. « Après, le mar­ke­ting entre en jeu, que ce soit à tra­vers des fi­gu­rines ou des cartes à col­lec­tion­ner ». Ces der­nières an­nées, les billes sont de re­tour, avec une pointe de mo­der­ni­té : elles ne sont pas tou­jours rondes, mais en forme de coeur, de ga­let, par exemple. Les scou­bi­dous re­viennent aus­si par va­ gue, tout comme le Ru­bik’s Cube res­sus­ci­té dans cer­taines écoles, tan­dis que les « rain­bow looms » ont fait leur temps. Ar­ri­vés au col­lège, les jeux sont re­mi­sés : « Les 6e se créent l’obli­ga­tion de ne plus jouer pour ne pas faire bé­bés face aux plus grands ».

Mais re­ve­nons à cette mi­cro­so­cié­té qui re­peuple, trois fois par jour, l’es­pace ré­créa­tif des écoles. Se­lon Ju­lie De­la­lande, elle four­nit la preuve que les en­fants sont des « êtres de culture, des êtres so­ciaux. Si on prend le temps d’ob­ser­ver, il est frap­pant de voir comme les en­fants se dé­brouillent. Alors qu’ils sont peu sur­veillés au fi­nal, il y a très peu d’ac­ci­dents. Ils or­ga­nisent leurs re­la­tions, fondent leurs échanges au­tour de va­leurs comme l’ami­tié, la jus­tice, la fi­dé­li­té… Ils s’au­to­gèrent et sont sen­sibles au fait de mettre de l’ordre. Les en­fants n’aiment pas le désordre », com­mente­elle. Avis aux pa­rents qui doivent en­ jam­ber di­vers ob­jets pour ar­pen­ter les chambres… Pour au­tant, la cher­cheuse ad­met que la cour de ré­cré peut aus­si être re­dou­table pour un en­fant qui se re­trou­ve­rait ex­clu d’un groupe. « Chaque en­fant tra­vaille énor­mé­ment à être dans les ré­seaux, à avoir sa place ».

De la cour de ré­cré à la cour… de pri­son

Elle re­grette le pro­fil que prennent cer­taines cours d’école dans « notre so­cié­té en quête du risque zé­ro ». « On veut pro­té­ger les en­fants de tout. Avant, dans les an­nées 60/70, ils avaient da­van­tage de li­ber­té, avec un ac­cès aux es­paces ex­té­rieurs. Les es­paces vir­tuels sont par­fois tout aus­si dan­ge­reux… Au­jourd’hui, on rase les buis­sons pour ne pas qu’ils se cachent der­rière. On dé­monte le to­bog­gan parce qu’il n’est plus aux normes. On condamne le bac à sable parce qu’il n’est pas hy­gié­nique… Et on ob­tient une cour de pri­son ! »

RÉ­SER­VÉ AUX EN­FANTS. Un ter­ri­toire de jeux, mais sur­tout de construc­tion so­ciale et cultu­relle. PHO­TO AFP

JU­LIE DE­LA­LANDE. Pro­fes­seur en sciences de l’édu­ca­tion. P. LECOEUR

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