Gueule d’ange et es­prit libre

Aus­si mé­dia­tique qu’at­ta­chant, aus­si pas­sion­né que pas­sion­nant, le phi­lo­sophe Ra­phaël En­tho­ven po­se­ra ses va­lises rhé­to­riques au Pa­lais des Congrès­opé­ra de Vi­chy, le 11 mars, pour la 7e édi­tion du Grand Dé­bat.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Mat­thieu Per­ri­naud mat­thieu.per­ri­naud@cen­tre­france.com

La même flamme, à la ville comme à la scène. Ra­phaël En­tho­ven ne parle pas, il conte. Chante sa ré­flexion, sans ja­mais en perdre le fil, ber­çant son au­di­teur sur une ri­vière in­so­lente de pleins et dé­liés. Le phi­lo­sophe se­ra sur la scène vi­chys­soise du Grande Dé­bat, sa­me­di 11 mars. Pour évo­quer la sor­tie de son der­nier ou­vrage, Lit­tle Bro­ther. Mais pas seule­ment.

Dans « Lit­tle Bro­ther », vous abor­dez des thèmes aus­si va­riés que la sé­rie The Wal­king Dead, les sel­fies, Bar­bie… Tout est donc ma­tière à phi­lo­so­pher ? Je vous ré­ponds par une ré­fé­rence, parce qu’elle est fon­da­men­tale chez moi. C’est dans un dia­logue de Pla­ton, qui s’ap­pelle Le Par­mé­nide. C’est un des rares dia­logues où So­crate re­çoit un en­sei­gne­ment au lieu de le trans­mettre. Par­mé­nide lui dit : “Dis­moi, So­crate, est­ce que tu penses qu’il existe une idée du poil, de la crasse ou de la boue ?” So­crate ré­pond : “Il fau­drait, mais je n’y crois pas, je trouve ça in­digne”. Et Par­mé­nide lui dit : “C’est que la phi­lo­so­phie ne t’a pas en­core pris dans ses bras. Parce que le jour où elle le fe­ra, tu ver­ras qu’il n’y a pas de ma­tière plus digne qu’une autre”. Il ne le dit pas exac­te­ment comme ça, mais c’est le fond. On peut par­ler de mé­ta­phy­sique comme on peut par­ler de Wal­king Dead, parce qu’en fait on parle de la même chose. L’ob­jet de la phi­lo, c’est le réel. Que ce soit le plus « noble » ou le plus « tri­vial », ça n’a au­cune im­por­tance, pour moi c’est iden­tique.

Il y a éga­le­ment beau­coup d’hu­mour dans votre ré­flexion. La phi­lo n’est donc pas si bar­bante que ça, fi­na­le­ment… (rires) Bien sûr ! La phi­lo­so­phie et l’hu­mour sont com­plè­te­ment liés, pour une rai­son fon­da­men­tale : c’est que l’hu­mour est sans but, et la phi­lo­so­phie aus­si. Ce sont des dis­ci­plines soeurs. La phi­lo­so­phie est taillée pour l’hu­mour, et pour l’iro­nie d’ailleurs. La dif­fé­rence étant que l’iro­nie a une idée der­rière la tête, alors que l’hu­mour n’en a pas. Il y a là une forme de li­ber­té com­mune.

Mais la ré­flexion né­ces­saire à la phi­lo­so­phie ne risque-t-elle pas d’in­duire une perte de spon­ta­néi­té, de cor­rompre l’in­no­cence im­mé­diate de l’émer­veille­ment ? Je ne crois pas. J’ai ten­dance à pen­ser que l’im­mé­diat n’est pas ce que l’on per­çoit en pre­mier. Ce que nous per­ce­vons en pre­mier, du réel ou du monde qui nous en­toure, est bien sou­vent dic­té par nos pré­ju­gés, par ce que l’on croit sa­voir du monde… Bref, il y a mille filtres qui s’in­ter­posent, entre moi et le monde, quand je le re­garde sans y pen­ser. Alors que si je me mets à ré­flé­chir sur le monde, le tra­vail de ré­flexion lui­mê­ me en­lève ces filtres, en­lève ces voiles, de sorte que la can­deur, « la fa­çon vir­gi­nale de voir, d’en­tendre et de pen­ser » – c’est une ex­pres­sion de Berg­son – est au bout du che­min. Il faut en pas­ser par la mé­dia­tion de la culture pour re­ve­nir à cette forme d’amné­sie, qui rend le monde spec­ta­cu­laire et in­té­res­sant. Mais l’im­mé­dia­te­té d’une per­cep­tion, elle n’est pas im­mé­diate, elle est conquise. On met du temps à y par­ve­nir, on met du temps à voir les choses comme elles sont. Au dé­but, on les voit comme on les voit.

Le ma­té­ria­lisme ga­lo­pant de notre époque n’est-il pas un aveu d’im­puis­sance de la

phi­lo­so­phie à épou­ser le réel ? Par ma­té­ria­lisme, vous dé­si­gnez l’âpre­té aux gains, c’est ça ? Fran­che­ment, j’au­rais mau­vaise grâce à me pré­sen­ter comme un sage, her­mé­tique. Je suis comme tout le monde, j’ai be­soin de ga­gner ma vie, et je suis content quand ça marche. Ce n’est pas parce qu’on a sur le pa­pier une dé­mons­tra­tion im­pla­cable que ce qui se compte ne compte pas, ce n’est pas parce qu’on est ca­pable de l’ex­pli­quer à des élèves, textes à l’ap­pui, qu’on n’est pas soi­même sou­mis à l’âpre­té aux gains. Le pre­mier pas vers la sa­gesse, me semble­t­il, c’est de re­non­cer à la sa­gesse. C’est­à­dire re­non­cer au fait que la connais­sance puisse dis­si­per tous nos vices et nos dé­fauts. Quand on sent en soi le dé­sir de lu­bri­ci­té, de l’ar­gent ou du pou­voir, on a beau sa­voir que ce sont des biens ima­gi­naires, qui ne nous sa­tis­font pas com­plè­te­ment, ja­mais, on a beau sa­voir ça, on les dé­sire quand même. Et ac­cep­ter ça, à mon avis, c’est com­men­cer à ré­flé­chir.

Vous avez dé­jà abor­dé cer­tains thèmes de votre livre, comme les sel­fies, dans vos « mo­rales de l’in­fo » ma­ti­nales, sur Eu­rope 1. À quand une com­pi­la­tion de ces chro­niques ? En jan­vier pro­chain !

Mais n’est-ce pas un for­mat frus­trant pour un phi­lo­sophe ? C’est un crève­coeur, je vais être tout à fait hon­nête avec vous. C’est in­fi­ni­ment bref. Je n’ai la place que d’une seule idée, d’un seul pa­ra­doxe. Et c’est la fa­meuse dis­ci­pline que Ray­mond Aron, qui était le plus grand édi­to­ria­liste du siècle der­nier, avait mise en place : une heure, une idée, un texte. J’en suis là. Ou plu­tôt j’es­saie d’en être là.

Vous se­rez à Vi­chy sa­me­di 11 mars. C’est im­por­tant de ren­con­trer le pu­blic, pour vous ? Oui, très. Je n’en­seigne plus, en tout cas pour l’ins­tant, je suis en dis­po­ni­bi­li­té. Et donc ce sont mes es­trades, ces ren­contres­là. Je ne les prends pas comme des ou­tils de pro­mo­tion, mais qua­si­ment comme des ou­tils de pro­pa­gande ou de contre­bande plus exac­te­ment, qui consis­te­raient à faire pas­ser en douce des concepts et du sa­voir. J’y vais comme un prof.

RA­PHAËL EN­THO­VEN. Le jeune phi­lo­sophe à Vi­chy, le 11 mars, pour le Grand Dé­bat. PHO­TO D.R.

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