De­si­gn

La Bien­nale de Saint-étienne in­ter­roge les mu­ta­tions du tra­vail

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Pour Oli­ver Peyricot, di­rec­teur scien­ti­fique de la Bien­nale de Saint­étienne, l’es­sence même du de­si­gn est d’in­ter­ro­ger la société sur ses choix.

■ Quelles mu­ta­tions du tra­vail la Bien­nale « wor­king pro­messe » an­nonce-t-elle ? Le nu­mé­rique re­con­fi­gure tout. Il mo­di­fie l’in­ti­mi­té, l’es­pace do­mes­tique : on se met à tra­vailler par­tout, chez soi, dans sa chambre, avec des ou­tils po­ly­va­lents, on passe de l’ob­jet de loi­sir à l’ob­jet de tra­vail de ma­nière in­dif­fé­ren­ciée. Le di­gi­tal bou­le­verse aus­si l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail avec des sta­tuts d’in­dé­pen­dants, pas for­cé­ment sa­la­riés, qui vont bu­ti­ner ici ou là des heures, rem­plir des mis­sions. Plein de mé­tiers sont ap­pe­lés à dis­pa­raître, cer­tains se­ront per­tur­bés et beau­coup d’autres émer­ge­ront.

■ Pour­quoi le tiers-lieu se trouve-t-il au centre de votre ré­flexion ? Il se si­tue à la croisée des pra­tiques ama­teurs, de la vie quo­ti­dienne, en fa­mille, en com­mu­nau­té et des nou­velles or­ga­ni­sa­tions du tra­vail, de l’in­no­va­tion. Pour ré­su­mer, vous ve­nez tra­vailler dans un lieu sans pa­tron au­des­sus de vous, vous par­ta­gez votre sa­voir­faire sans cadre si ce n’est la pe­tite com­mu­nau­té qui fré­quente le lieu. Nous sommes al­lés en­quê­ter sur ces tiers­lieux, nous al­lons les mon­trer en train de fonc­tion­ner pour les tra­duire vers le pu­blic. Nous avons pré­vu beau­coup de mo­ments forts, de confé­rences, d’ac­ti­vi­tés pour que les gens qui ont en­ten­du par­ler d’open space, de fa­blab… puissent se les re­pré­sen­ter. Un tiers­lieu, c’est très par­ti­cu­lier dans le par­tage de l’es­pace, dans le mode de ran­ge­ment qui doit mar­cher pour tout le monde. Il y a aus­si le concierge de quar­tier, ce­lui qui anime le lieu. Il amène de l’or­ga­ni­sa­tion, trouve la res­source pour dé­blo­quer une si­tua­tion, gère le temps avec des work­shops, des mo­ments où la cloche sonne le mo­ment du tra­vail col­lec­tif, puis le re­tour à l’ac­ti­vi­té per­son­nelle.

■ A quels bou­le­ver­se­ments le de­si­gn est-il confron­té dans ce nou­veau contexte ? Il a dé­jà pris d’autres formes que le seul de­si­gn d’ob­jet – la vi­sion do­mi­nante. A SaintÉ­tienne, no­tam­ment, il est en­ga­gé so­cia­le­ment, s’in­sère dans la vie de la col­lec­ti­vi­té. Le de­si­gn épouse dé­sor­mais la ra­cine de son nom – « pro­jet » –, s’en em­pare sur tous les plans, au sens large, contri­bue à des­si­ner le cadre de vie, opère dans un conseil de quar­tier, entre dans la dé­ci­sion po­li­tique, trans­forme des idées en modes opé­ra­toires pour rendre les ob­jets tech­niques ac­ces­sibles… Nous sommes dans une société qui se « de­si­gn » de plus en plus. L’exemple le plus frap­pant, c’est l’in­ter­face hy­per­fluide du smart­phone qui per­met en un glis­se­ment de doigt de pas­ser d’une ac­ti­vi­té de tra­vail à un tex­to en­voyé à son amou­reux.

Le de­si­gn de beaux ob­jets ados­sé à l’in­no­va­tion in­dus­trielle est-il ob­so­lète ? Je pense qu’il exis­te­ra tou­jours. En re­vanche, le de­si­gn n’ex­prime plus le pro­jet so­cial par l’ob­jet : bling­bling quand la société est abon­dante ou res­treint par temps de crise. Les jeunes de­si­gners sont por­tés par les ques­tions du col­lec­tif, du col­la­bo­ra­tif. Ils se servent de leur ca­pa­ci­té à pro­duire des formes pour in­ter­ro­ger, cri­ti­quer la société, tra­vaillent avec des ber­gers, des agri­cul­teurs sur les modes de pro­duc­tion, sur la tem­po­ra­li­té du tra­vail, im­pliquent les gens dans leur ré­flexion… La Bien­nale se­ra le re­flet de ces ex­pé­riences en cours.

■ Votre ville in­vi­tée, Dé­troit, an­cienne ca­pi­tale de l’au­to­mo­bile, a connu le rêve in­dus­triel puis le cau­che­mar de la faillite. Elle vit une re­nais­sance : sonne-t-elle comme une ré­si­lience ? Cette ville amé­ri­caine a tra­ver­sé des mu­ta­tions du tra­vail très fortes. Elle n’était pas équi­pée pour ré­sis­ter à l’écrou­le­ment de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, ne l’avait pas pré­vu, en a beau­coup souf­fert. Il s’agit d’une mé­tro­pole gi­gan­tesque équi­va­lant à la sur­face de San Fran­cis­co, Bos­ton et Man­hat­tan avec un éta­le­ment ur­bain dé­li­ rant et des mai­sons ra­sées qui marquent l’échec d’une forme de ca­pi­ta­lisme vic­time de la mon­dia­li­sa­tion. Mais Dé­troit re­part au­jourd’hui sur d’autres va­leurs : la musique d’abord. Elle est le ber­ceau du punk amé­ri­cain, du funk, de la Mo­town, de Emi­nem, de Ig­gy Pop, de John Lee Hoo­ker… La re­nais­sance vient aus­si de la pro­duc­tion agri­cole en mi­lieu ur­bain. Et de la ques­tion cultu­relle. À SaintÉ­tienne, ils vien­dront avec la porte der­rière la­quelle se dé­ploient les pro­jets, qu’ils collent sur les lieux en friche pour les trans­for­mer en mi­nis­tère de la Culture. Cette re­prise en mains de la ville par les ci­toyens nous donne une pers­pec­tive, une idée de ce qui pour­rait ar­ri­ver si tout al­lait mal, ce qu’il fau­drait an­ti­ci­per dans nos com­por­te­ments, c’es­tà­dire le col­lec­tif, pour re­pen­ser les choses.

TIERS-LIEU. « WIP (Work in pro­gress) », say­nettes au­tour des mu­ta­tions du tra­vail, entre le 3 et le 8 avril, dans dif­fé­rents lieux de la Bien­nale, par di

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