Art

Le mu­sée ima­gi­naire du phi­lo­sophe hé­do­niste Mi­chel On­fray

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Do­mi­nique Ga­ran­det do­mi­nique.ga­ran­det@cen­tre­france.com

Ce n’est pas un ha­sard si le der­nier livre de Mi­chel On­fray s’ouvre sur la des­crip­tion d’un ta­bleau de Monsù De­si­de­rio. L’au­teur de Dé­ca­dence (*) a sou­vent évo­qué cette pein­ture phi­lo­so­phique qui lui est chère. Mi­chel On­fray à livre ou­vert.

■ Pre­mière émo­tion face à une oeuvre d’art ? La pre­mière vraie, en de­hors des mu­sées : la ren­contre chez un couple d’amis d’une toile de Jacques Pas­quier, un ami qui vit tou­jours à Caen, et au­quel j’ai consa­cré mon pre­mier livre sur les peintres L’oeil no­made.

■ Mu­sée ima­gi­naire ? Un dia­logue à la Mal­raux jus­te­ment où je fe­rais dia­lo­guer des oeuvres d’art afri­caines avec des oeuvres d’art oc­ci­den­tales. J’aime l’art afri­cain, j’en col­lec­tionne un peu, il m’en­voûte. J’ai­me­rais être ini­tié par de vé­ri­tables connais­seurs car je ne suis qu’un ama­teur.

■ Vous avez ren­con­tré de nom­breux ar­tistes, qui vous a le plus sé­duit, sur­pris, bluf­fé ? N’at­ten­dez pas de moi un clas­se­ment avec po­dium. J’ai ren­con­tré des gens bien, des gens moins bien, des gens pas bien du tout. J’ai ren­con­tré des gé­né­reux, des moyen­ne­ment gé­né­reux, des pas gé­né­reux du tout. J’ai ren­con­tré des gens simples, des gens moins simples, mais aus­si des mé­ga­lo­manes sans li­mites. J’ai ren­con­tré des gens sin­cères, des gens qui l’étaient moins et deux ou trois qui ne l’étaient pas du tout. Peut­être un jour dans une au­to­bio­gra­phie m’amu­se­rai­je à ra­con­ter tout ça… En deux ou trois mots si vous vou­lez et seule­ment pour les qua­li­tés : Ve­li­cko­vic est le plus ha­bi­té, Er­nest Pi­gnon­er­nest le plus mi­li­tant, Ada­mi le plus cé­ré­bral, Ga­rouste le plus fou, Ben le plus gé­né­reux, Fro­man­ger le plus fan­tasque, Com­bas le plus han­té.

■ L’ar­tiste doit-il tou­jours dire la vé­ri­té ? Quelle est la vé­ri­té d’une pein­ture ? C’était l’in­ter­ro­ga­tion de Cé­zanne avec la­quelle Der­ri­da a fait un livre… Pi­cas­so dit­il plus et mieux la vé­ri­té que Ru­bens ? Et les opé­ras de Mo­zart, disent­il plus vrai que ceux de Wa­gner ? Les ar­tistes ont moins pour fonc­tion de dire la vé­ri­té que d’ex­pri­mer le monde à par­tir d’une vi­sion qui leur est propre ; cette fa­çon de dire le monde est ce qui consti­tue un style, leur style.

■ Qu’est-ce que l’art ap­porte à la phi­lo­so­phie sur la vé­ri­té des choses ? L’art est un point de vue sur le réel, sur le monde, sur les choses. Ces points de vue sont au­tant d’oc­ca­sions de voir comment d’autres voient ce nous voyons, ce que les lec­teurs de votre jour­nal voient aus­si à leur fa­çon. Cette di­ver­si­té, cette plu­ra­li­té des mondes est une ri­chesse pour soi­même : elle per­met d’élar­gir ses points de vue, d’en­ri­chir ses sa­voirs, d’en­trer dans un même monde par des portes dif­fé­rentes et donc d’y dé­cou­vrir ce qu’on n’au­ra ni vu ni en­ten­du ni per­çu avant ce que les ar­tistes au­ront of­fert à en­ tendre, à re­gar­der, à voir. En­tendre la musique d’un com­po­si­teur du XXE siècle nous per­met d’en­tendre le bruit, le son que font le XXE siècle. Même chose avec une oeuvre de Sou­lages et Com­bas qui donnent à voir la lu­mière du monde contem­po­rain avec leurs yeux. Ce que le phi­lo­sophe ap­prend de leur fré­quen­ta­tion ? Je sous­cris à l’idée de Rim­baud que l’ar­tiste est un voyant : l’ar­tiste va plus vite, il voit, sent, ima­gine, per­çoit plus vite et plus loin. Il an­nonce ce qui ad­vient. Le phi­lo­sophe se met à l’écoute.

■ En art comme en phi­lo­so­phie, pen­sez-vous qu’il y a un avant et un après Nietzsche ? Si un phi­lo­sophe est grand – et Nietzsche l’est – il y a un avant lui et un après lui. Et plus le phi­lo­sophe est grand, plus la ré­vo­lu­tion de l’après qu’il rend pos­sible est grande. La gran­deur est dans la rup­ture avec des fa­çons de pen­ser qui de­viennent dès lors ca­duques. Après Nietzsche, on ne pense plus le chris­tia­nisme, la re­li­gion, l’état, le corps, la vie, l’art, la mo­rale, l’éthique, et tant d’autres choses, comme avant lui ! On peut ne pas l’ai­mer, trou­ver que ce qu’il dit est faux, mais il n’em­pêche, même ceux qui le ré­cusent, vivent sous le ré­gime in­tel­lec­tuel ren­du pos­sible par lui.

■ Comment se li­bé­rer de la sen­tence hé­gé­lienne sur l’in­évi­table mort de l’art ? La mort de ce­ci ou de ce­la (la phi­lo­so­phie, l’his­toire, la re­li­gion, l’art, le ro­man, la poé­sie, etc) est tou­jours an­non­cée par un mé­ga­lo­mane qui es­time qu’il est le fos­soyeur de tout ce qui a exis­té avant lui ! He­gel pense que le monde n’existe que pour abou­tir à sa pe­tite per­sonne et qu’il est le seul à pou­voir com­prendre le mou­ve­ment de cette his­toire qui abou­tit à sa pen­sée qui de­vient in­dé­pas­sable… Qu’il y ait un cré­tin pour le pen­ser, le croire, l’écrire, l’énon­cer, l’an­non­cer est une chose, mais une autre est qu’il y ait des sots pour y croire… Quand He­gel meurt, la vie conti­nue. Qu’il ait pu pen­ser le contraire ren­seigne sur la qua­li­té de sa pen­sée !

■ Que pen­sez-vous de la dé­cla­ra­tion de Bau­drillard : « l’art contem­po­rain est une im­pos­ture » ? Il a en par­tie rai­son. En tant qu’il est le do­maine par ex­cel­lence où peuvent être pro­duits des ob­jets uniques, donc rares, donc des ob­jets de spé­cu­la­tion, l’art in­té­resse une pe­tite par­tie des col­lec­tion­neurs mil­liar­daires de la pla­nète qui, en ache­tant, créent de la va­leur. Quand Bernard Ar­naud ou Fran­çois Pi­nault achètent plu­sieurs oeuvres d’un même ar­tiste ils font aug­men­ter la cote, dès lors quand ils ont in­ves­ti une somme, ils la mul­ti­plient du simple fait qu’ils ont ache­té car ils sont pres­crip­teurs puis­qu’ils tra­vaillent avec des ga­le­ristes qui sont eux aus­si pres­crip­teurs. Les ma­fias pla­né­taires achètent de l’art pour blan­chir de l’ar­gent sale et pour trans­mettre hors hé­ri­tage dé­cla­ré. Les mil­liar­daires se font ra­re­ment re­fu­ser des achats par les ar­tistes…

(*) Dé­ca­dence de Mi­chel On­fray, aux édi­tions Flam­ma­rion. 656 pages, 22,90 eu­ros.

PHO­TO MICHÈLE DELPY

CONFIDENCE. « L’ar­tiste est un voyant, le phi­lo­sophe se met à l’écoute ».

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