La France à l’âge du « faire » Jé­rôme Pilleyre 95 mil­liards d’eu­ros

La cui­sine, le ga­rage ou le jar­din sont les nou­veaux ter­rains d’épa­nouis­se­ment d’une ma­jo­ri­té de Fran­çais sou­cieux de joindre l’utile à l’agréable.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Sports - je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Les Fran­çais re­prennent leur vie en main, de la cui­sine au jar­din en pas­sant par le ga­rage. Il n’est qu’à re­gar­der la té­lé qui dé­bite à la chaîne des émis­sions consa­crées à la table, aux es­paces verts et au bri­co­lage.

« La té­lé­vi­sion court après les ten­dances so­cié­tales pour mieux les am­pli­fier », ex­plique Phi­lippe Moa­ti, pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’uni­ver­si­té Pa­ris­di­de­rot.

Éga­le­ment co­fon­da­teur de l’ob­ser­va­toire Société et Consom­ma­tion (Ob­so­co), l’éco­no­miste a di­ri­gé une vaste en­quête sur les loi­sirs « ac­tifs » des Fran­çais * : « À par­tir d’une fré­quence de pra­tique d’au moins cinq à dix fois par an, jouer à des jeux de société, bri­co­ler, jar­di­ner ou cui­si­ner des plats éla­bo­rés sont des ac­ti­vi­tés pra­ti­quées par plus de 50 % de la po­pu­la­tion étu­diée. »

Bon­heur

« Si, ana­lyse Phi­lippe Moa­ti, cer­taines ac­ti­vi­tés, comme le bri­co­lage ou la cui­sine, sont mo­ti­vées par la pers­pec­tive du ré­sul­tat (des éco­no­mies, une meilleure adap­ta­tion au be­soin, etc.), c’est le plus sou­vent le simple plai­sir de “faire” qui est à la base de l’en­ga­ge­ment dans ces ac­ti­vi­tés de loi­sirs ac­tifs. L’étude montre que le pra­ti­quant bé­né­fi­cie d’états émo­tion­nels po­si­tifs, al­lant de la dé­con­trac­tion à l’ex­pres­sion de sa per­son­na­li­té, en pas­sant par le gain de confiance en soi et la fier­té du ré­sul­tat. Elle montre sur­tout une re­la­tion sta­tis­tique entre le de­gré d’en­ga­ge­ment des per­sonnes dans ces ac­ti­vi­tés du “faire” et le sen­ti­ment de bon­heur ou le bien­être psy­cho­lo­gique. »

Bref : « Alors que l’on sait dé­sor­mais que, pas­sé un cer­tain ni­veau, consom­mer plus ne rend pas né­ces­sai­re­ment plus heu­reux, il semble que nombre de Fran­çais aient com­pris que c’est dans le “faire” que se trouve le bon­heur. »

Et ce bon­heur s’avère ex­pan­sif : « Plus on fait, plus on ai­guise ses com­pé­tences, plus on est sa­tis­fait du ré­sul­tat et plus on a en­vie de faire en­core. » Voire lu­cra­tif : « Cer­tains vont même jus­qu’à en ti­rer une source de re­ve­nu, par la vente de leurs réa­li­sa­tions ou de leurs ser­vices, via le bouche­ào­reille, les ré­seaux so­ciaux ou les pla­te­formes. »

Les en­jeux éco­no­miques as­so­ciés au « faire » sont plus que pro­met­teurs. Ce mar­ché de l’être pèse dé­jà au fi­nal deux fois plus que ce­lui du pa­raître : « Avec 95 mil­liards d’eu­ros es­ti­més par an, c’est le double de ce­lui de l’ha­bille­ment ! Car l’épa­nouis­se­ment personnel a un coût, as­su­mé d’ailleurs entre l’achat ou la lo­ca­tion de l’équi­pe­ment, du ma­té­riel, des ou­tils, mais aus­si l’as­si­dui­té à des cours ou des stages. »

« En­cou­ra­ger le “faire”, s’en­thou­siasme Phi­lippe Moa­ti, pour­rait être une ma­nière de ré­orien­ter la société de consom­ma­tion dans une di­rec­tion plus fa­vo­rable à l’épa­nouis­se­ment des in­di­vi­dus. »

Pour ce… faire, deux préa­lables sont re­quis : des com­pé­tences de base et du temps libre. Les com­pé­tences, d’abord : « Sans l’ac­qui­si­tion des tech­niques de base, il est dif­fi­cile de res­sen­tir le plai­sir de faire. Reste que cel­les­ci de­mandent un ap­pren­tis­sage par­fois in­grat. Les pre­miers pas sont sou­vent ef­fec­tués dans le cadre sco­laire ou pa­ra­sco­laire. Plus tard, les proches ou les ren­contres peuvent don­ner ou re­don­ner le goût. Les médias peu­ vent être à l’ori­gine d’une ré­vé­la­tion. Il fau­drait une po­li­tique pu­blique qui fa­ci­lite, tout au long de la vie, la ren­contre avec ces ac­ti­vi­tés et l’ac­com­pa­gne­ment dans l’ap­pren­tis­sage. »

En­trave

Le manque de temps, en­suite : « Dans notre en­quête, ce­lui­ci consti­tue, pour 66 % des per­sonnes in­ter­ro­gées, la prin­ci­pale en­trave à la pra­tique d’un loi­sir ou d’un sport, loin de­vant les contraintes fi­nan­cières, 23 %, les contraintes pra­tiques, 15 %, les fac­teurs psy­cho­lo­giques, 12 %, ou en­core les com­pé­tences in­suf­fi­santes, 7 %. »

Certes, mais on peut en ga­gner sur des loi­sirs moins ac­tifs : « Les Fran­çais consacrent en moyenne 3 h 40 par jour à re­gar­der la té­lé­vi­sion… Quoi qu’il en soit, si comme le pensent cer­tains, le pro­grès tech­nique de­vait conduire à une nou­velle ré­duc­tion du temps du tra­vail, ga­geons que nombre de Fran­çais sau­raient oc­cu­per ce temps li­bé­ré… pour leur plus grand bien­être. »

Pa­tience donc : le temps tra­vaille pour eux… ■

(*) www.lob­so­co.com.

ÉCO­NO­MISTE. Phi­lippe Moa­ti.

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