Re­ve­nu de der­rière les bar­reaux

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Leï­la Aber­kane lei­la.aber­kane@cen­tre­france.com

La vie de Nan Au­rous­seau s’est écrite quelques an­nées en pri­son. Sor­ti de la dé­lin­quance grâce à l’écri­ture, l’écri­vain et ci­néaste, pas­sé de Pa­ris à l’allier, est au­teur de po­lars. Il pu­blie l’his­toire d’un se­rial killer.

La pri­son, c’est de la vieille his­toire pour Nan Au­rous­seau. Mais elle n’est ja­mais très loin. Dans ses livres, dans la conver­sa­tion. L’an­cien voyou du quar­tier Cha­ronne à Pa­ris, de­ve­nu écri­vain, vit dans un vil­lage de l’allier. Il écrit des po­lars. For­cé­ment.

Comment la pri­son a-t-elle chan­gé votre vie ? Elle a été très bé­né­fique pour moi. La pri­son c’est ce que vous en faites. Toute la vie d’ailleurs est comme ça… La pri­son, si vous en faites une tor­ture, vous vous sui­ci­dez. Moi, elle m’a sau­vé parce que je suis très fort de ca­rac­tère. Je me suis tout le temps bat­tu. En 1970, j’ai fait ob­te­nir pour les jeunes dé­te­nus dont j’étais, le droit d’avoir des pro­fes­seurs de l’édu­ca­tion na­tio­nale dans les pri­sons. À la cen­trale de Loos­lèsLille où j’étais in­car­cé­ré, c’était un droit qui n’était pas ap­pli­qué. J’ai ga­gné et ils ont ou­vert une classe. J’ai pu conti­nuer mes études jus­qu’au bac comme les jeunes de­hors.

L’école du crime a été, pour vous, une école tout court… Est-ce que la pri­son vous a sau­vé la mise ? À moi, oui, parce que j’ai su re­tour­ner les mau­vaises choses contre ceux qui vou­laient me les in­fli­ger. Tout le mau­vais cô­té de la pri­son, j’en ai fait quelque chose de bien. En dé­ten­tion, je me suis dit “tu as tout ton temps”. J’en ai pro­fi­té pour étu­dier, lire, m’en­ri­chir in­tel­lec­tuel­le­ment, mé­di­ter, faire du sport. Même dans la pire des si­tua­tions, il y a quelque chose à prendre. Dans n’im­porte quelles condi­tions, l’homme peut re­ tour­ner le mal en bien. Il faut qu’il sache le faire. De là à dire que la pri­son est bonne… Quand vous avez six dé­te­nus dans 9 m2 avec un seul chiotte, là ça va plus. Au­jourd’hui, la pri­son crée de la ré­ci­dive. À mon époque dans les an­nées 1970, il y avait des édu­ca­teurs ex­tra­or­di­naires qui ve­naient de Mai­68. Au­jourd’hui, ils ont sup­pri­mé les édu­ca­teurs de la pri­son, qui n’est plus qu’un pour­ris­soir.

C’est donc là, der­rière les bar­reaux, que vous avez dé­cou­vert la lit­té­ra­ture… Stein­beck, Jack Lon­don, j’ai­mais les au­teurs amé­ri­cains. À la cen­trale de Loos, je me suis mis à écrire des pe­tits poèmes. J’ai créé un pe­tit groupe de poé­sie bap­ti­sé « Fê­lure ». En­suite je me suis mis à la nou­velle. J’ai écrit des pe­tits ré­cits comme Ed­gar Poe, que j’ai­mais beau­coup. Puis le ro­man.

Au­jourd’hui vous re­tour­nez en pri­son avec vos livres. A-t-elle chan­gé ? En pri­son, il y a les plus pau­pé­ri­sés, donc les po­pu­la­tions im­mi­grées de 2e et 3e gé­né­ra­tions. Ce sont les mêmes jeunes qu’à mon époque avec les mêmes pro­blèmes de mi­sère. On leur vend un monde idéal où il faut s’ache­ter des Nike. Il n’y a pas de tra­vail alors ils vendent du shit. Il y a un gros tra­vail à faire en amont mais ça n’in­té­resse pas les po­li­tiques.

Bra­queur à 17 ans, comment on y vient ? Alors là, vous sa­vez on y monte len­te­ment au bra­co. Ma pre­mière ar­res­ta­tion, c’était pour avoir vo­lé un disque des Ani­mals et des Kinks. J’ai été pla­cé dans un pe­tit bagne pour en­fants à Sa­vi­gny où il y avait tous les pe­tits voyous de la ban­lieue. Après, il y a eu les cam­brio­lages.

C’était bien gen­til les cam­brio­lages mais dans le quar­tier, dans le XXE à Pa­ris, nos idoles étaient des bra­queurs. Puis un jour on monte au bra­co, voi­là ter­mi­né.

Quels sont vos liens avec l’allier ? C’est spé­cial. Mon père était à la re­traite. Il vi­vait dans une ca­ra­vane au bord de la Marne. Il était in­va­lide de guerre et avait tou­ché un pe­tit pac­tole. Il a dit : “j’ouvre le jour­nal et s’il y a une mai­son à mon prix, je l’achète”. Avec ma mère, ils sont tom­bés sur cette pe­tite mai­son dans l’allier, à Meillard. On en a hé­ri­té mes soeurs et moi il y a dix ans. Moi, jus­qu’alors, j’avais rien. Je vi­vais par monts et par vaux, dans des squats, chez des amis. Avant Bleu de chauffe, j’étais dans une merde noire.

« Des coc­ci­nelles dans des noyaux de ce­rise », votre nou­veau ro­man, est par­ti­cu­liè­re­ment noir. Le per­son­nage Fran­çois, se­rial killer, semble être un homme or­di­naire. En tout cas, il cache bien son jeu… Oui com­plè­te­ment. Un peu comme dans 1075 âmes de Jim Thomp­son où ce shé­rif qui passe pour un im­bé­cile, ne l’est pas vrai­ment. Mais les se­rial killers sont comme ça. Re­gar­dez Four­ni­ret avec son pe­tit gi­let de tra­vailleur et son pe­tit uti­li­taire blanc. Pour ce per­son­nage, Fran­çois, j’ai mé­lan­gé plu­sieurs tueurs en sé­rie mais c’est une his­toire vraie. De toute fa­çon, on ne peut pas faire des ro­mans avec des gens que vous in­vi­tez dans votre sa­lon !

PLUME. Nan Au­rous­seau a élu do­mi­cile dans l’allier. Il vit dans la pe­tite mai­son hé­ri­tée de ses pa­rents. PHO­TO FRAN­ÇOIS-XAVIER GUTTON

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.