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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

eux ado­les­cents et leurs pa­rents ont été as­sas­si­nés près de Nantes. Leurs corps, dé­mem­brés, ont été dis­si­mu­lés, ou brû­lés, ou les deux. Pour quelques lin­gots d’or, disent les uns, pour quelques louis, sou­tiennent les autres. Ils ont éga­le­ment tort. L’ar­gent pa­raît dans cette af­faire bien moins im­por­tant que le res­sen­ti­ment, le fiel, l’ai­greur, l’avi­di­té, l’am­bi­tion de do­mi­ner, de sou­mettre, d’écra­ser. Bien en­ten­du, rien, chez l’as­sas­sin et sa com­plice ne lais­saient pré­sa­ger tant de vices, de sau­va­ge­rie, de démesure. La té­lé­vi­sion s’en étonne. Elle le fait à chaque dé­cou­verte d’un cri­mi­nel, d’un ter­ro­riste, d’un pé­do­phile ou d’un vio­leur, en pres­sant le voi­si­nage de ques­tions. Non, ré­pondent les voi­sins, ce n’était pas écrit sur son front. Il di­sait bon­jour. Il al­lait à l’épi­ce­rie. Il par­tait en va­cances. Rien ne nous lais­sait sup­po­ser… Il avait l’air comme tout le monde… Si on nous avait dit… Les per­sonnes in­ter­ro­gées s’ex­cu­se­raient presque de n’avoir rien dé­ce­lé. Ce mi­cro­trot­toir ri­tuel, inepte, mais ap­pa­rem­ment in­évi­table, nous rap­pelle, sans doute mal­gré lui, que les as­sas­sins et les hon­nêtes gens sont faits de la même pâte. Que qui­conque pré­ten­drait dé­ter­mi­ner au fa­ciès la dan­ge­ro­si­té d’au­trui se trompe et fait cou­rir bien plus de risques à l’ordre qu’il se targue de pro­té­ger que l’in­di­vi­du qu’il stig­ma­tise en rai­son de son ap­pa­rence. Que la cu­pi­di­té, la ja­lou­sie, la vio­lence dorment en cha­cun. Pour­quoi res­tent­elles dans un de­mi­som­meil chez la plu­part ? Les par­ti­sans de l’au­to­ri­té en tiennent pour la peur du gen­darme et du châ­ti­ment ; les spé­cia­listes de l’âme hu­maine, pour l’agen­ce­ment du sur­moi, du moi et du ça ; d’autres cherchent des ex­pli­ca­tions du cô­té du ha­sard, de l’ab­sence d’oc­ca­sions, de la crainte de ne pas réus­sir. Pour­quoi pas de la pa­resse ? Si l’on en juge par la be­sogne qu’ont dû ac­com­plir l’as­sas­sin de la fa­mille de Nantes et sa com­plice, c’est à la sueur de son front et à la fa­tigue de ses bras que l’on gagne ses ga­lons de fra­tri­cide… Je tiens que c’est Bau­de­laire, dans « Le Peintre de la vie mo­derne », qui a eu le fin mot de l’af­faire et que c’est lui qui a cer­né la ques­tion. « Si […] nous consen­tons à en ré­fé­rer sim­ple­ment au fait vi­sible, à l’ex­pé­rience de tous les âges et à la Ga­zette des Tri­bu­naux nous ver­rons que la na­ture n’en­seigne rien, ou presque rien, c’est­àdire qu’elle contraint l’homme à dor­mir, à boire, à man­ger à se ga­ran­tir tant bien que mal contre les hos­ti­li­tés de l’at­mo­sphère. C’est elle qui pousse l’homme à tuer son sem­blable, à le man­ger, à le sé­ques­trer, à le tor­tu­rer, car, si­tôt que nous sor­tons de l’ordre des né­ces­si­tés et des be­soins pour en­trer dans ce­lui du luxe et des plai­sirs, nous voyons que la na­ture ne peut conseiller que le crime. C’est cette in­faillible na­ture qui a créé l’ho­mi­cide et l’an­thro­po­pha­gie et mille autres abo­mi­na­tions que la pu­deur et la dé­li­ca­tesse nous em­pêchent de nom­mer. C’est la phi­lo­so­phie – je parle de la bonne –, c’est la re­li­gion qui nous or­donne de nour­rir des pa­rents pauvres et in­firmes. La na­ture – qui n’est pas autre chose que la voix de notre in­té­rêt – nous com­mande de les as­som­mer. Pas­sez en re­vue, ana­ly­sez tout ce qui est na­tu­rel, toutes les ac­tions et les dé­si­rs du pur homme na­tu­rel, vous ne trou­ve­rez rien que d’af­freux. Tout ce qui est beau et noble est le ré­sul­tat de la rai­son et du cal­cul. Le crime dont l’ani­mal hu­main a pui­sé le goût dans le ventre de sa mère est ori­gi­nel­le­ment na­tu­rel. La ver­tu, au contraire, est ar­ti­fi­cielle, sur­na­tu­relle, puis­qu’il a fal­lu dans tous les temps et chez toutes les na­tions des dieux et des pro­phètes pour l’en­sei­gner à l’hu­ma­ni­té ani­ma­li­sée et que l’homme seul eut été im­puis­sant à la dé­cou­vrir. Le mal se fait sans ef­fort, na­tu­rel­le­ment, par fa­ta­li­té ; le bien est tou­jours le pro­duit d’un art. » Le ciel vous tienne en joie.

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