La guerre des pas­sions

Pour son nou­veau ro­man, Mar­lène (Gal­li­mard), Phi­lippe Djian nous glisse dans la peau de deux vé­té­rans d’irak. Et de plu­sieurs femmes.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Blan­dine Hu­tin-mer­cier blan­dine.hu­tinà­cen­tre­france.com

De­puis le temps qu’on le fré­quente, on pou­vait pen­ser avoir croi­sé, entre ses lignes, toutes les noir­ceurs de notre temps, toutes les fai­blesses de l’âme hu­maine, toutes les fo­lies de nos amours tan­tôt fou­traques, tan­tôt juste belles.

Dans Mar­lène (Gal­li­mard), l’au­teur à la ving­taine de ro­mans, dont une jo­lie sé­rie adap­tée au ci­né­ma (le der­nier, Elle ,de Ve­rho­ven, a car­ton­né aux Cé­sars avant d’ab­di­quer aux Os­cars) aban­donne un temps le monde des écri­vains mau­dits pour plon­ger dans ce­lui des vé­té­rans d’irak.

On est aux États­unis sans doute ; on pour­rait aus­si bien être ailleurs, dans n’im­porte quel pays où le ciel vibre de cou­leurs, les nuages filent et les tem­pêtes se dé­chaînent, à l’ho­ri­zon comme dans les pas­sions. Dan et Ri­chard sont re­ve­nus de guerres ex­té­rieures, mais leurs êtres n’en fi­nissent pas de lut­ter contre des en­ne­mis in­té­rieurs bien plus des­truc­teurs. Pour ga­gner, Dan s’ac­croche à une nor­ma­li­té re­froi­die, quand Ri­chard part en vrille, lais­sant son couple ex­sangue mais tou­jours vi­vant.

Sauf que rien ne va ja­mais si mal, ou si bien, dans l’uni­vers djia­nesque. Sa langue le rap­pelle, qui tra­vaille le sens au corps, épure, rompt, éclaire, poé­tise, sai­sit, dans un sub­til mé­lange de clas­si­cisme et de créa­tion. Comme un chien dans un jeu de quille, Mar­lène, la belle­soeur de Ri­chard, dé­barque, en­ceinte et fau­chée. Sé­dui­sante et dé­sta­bi­li­san­ te. Un équi­libre s’ins­taure, jus­qu’à ce que tout bas­cule.

Il est comme ça, Djian, ne lais­sant ja­mais ses lec­teurs se re­po­ser sur leurs lau­riers. Bous­cu­lant les a prio­ri, rom­pant les charmes, fai­sant bou­ger les lignes. Usant de poé­sie comme de la plus grande tri­via­li­té, d’une ten­dresse folle comme d’une vio­lence brute.

Peut­être ne nous bou­le­verse­t­il pas au­tant qu’il a pu le faire d’autres fois, mais on se sent, dans ses ro­mans, comme en ter­rain connu. On cherche ses chausse­trappes, ses in­ven­tions et ses belles images, et l’on aime à s’y lais­ser prendre ou à les dé­jouer. On a une fai­blesse pour son ton heur­té et chaud, pour la pluie qui frappe à nos ima­gi­na­tions, les élé­ments et les pas­sions qui se dé­chaînent, peu im­portent les rai­sons. Djian reste Djian, une pâte qu’on ma­laxe avec plai­sir.

PHI­LIPPE DJIAN. Le re­tour au calme n’est ja­mais pos­sible… PHO­TO CA­THE­RINE HÉLIE

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