La face ca­chée du « co­ol »

L’ex­pé­rience de Ma­thilde Ra­ma­dier dans les start­up a vite tour­né au cau­che­mar

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième Jour - Pau­line Ma­reix ig@cen­tre­france.com

Elle a vou­lu mon­trer que le monde des start-up n’était pas aus­si « co­ol » que ce qu’on vou­lait bien nous mon­trer. Que der­rière les suc­cess sto­ries qu’on nous vend se cache une pré­ca­ri­sa­tion ex­trême. Dans Bien­ve­nue dans le nou­veau monde, Ma­thilde Ra­ma­dier livre un té­moi­gnage in­édit… et peu re­lui­sant.

Ma­na­ge­ment in­hu­main, sa­la­riés in­fan­ti­li­sés, pa­trons mé­ga­lo­manes, tâches abru­tis­santes, es­prit de com­pé­ti­tion exa­cer­bé… On le sait peu mais les start­up, pour les « pe­tites mains » qui y tra­vaillent (sa­la­riés sous­payés ou sta­giaires pas payés du tout), c’est par­fois un vé­ri­table en­fer. Avec Bien­ve­nue dans le nou­veau monde (*), Ma­thilde Ra­ma­dier, au­teure de BD et tra­duc­trice ex­pa­triée à Ber­lin de­puis 2011, nous plonge dans les cou­lisses de la dou­zaine de jeunes pousses ber­li­noises pour les­quelles elle a tra­vaillé.

Mi­lieu par­fois sec­taire

« Je me suis de­man­dée pour­quoi per­sonne ne di­sait rien, pour­quoi le dis­cours do­mi­nant était ce­lui de la réus­site des start­up et pour­quoi on n’en­ten­dait que les CEO (chief of exe­cu­tive of­fi­cer, soit le grand pa­tron, NDLR) et pas les pe­tites mains. » Pen­dant quatre ans, dit­elle, elle s’est glis­sée « dans la peau de la par­faite pe­tite es­pionne », dé­cor­ti­quant avec un oeil acerbe les pe­tits tra­vers des boîtes où elle est pas­sée. Elle y a dé­cou­vert un monde faux, mis en scène et même sec­taire… Avec un CEO qui fait fi­gure de lea­der cha­ris­ma­tique, qui des­cend voir ses sa­la­riés – dont il ne connaît évi­dem­ment pas le pré­nom – pour qu’ils « likent » sa der­nière pho­to sur Fa­ce­book ou Ins­ta­gram. Des star­tup­pers convaincus qu’ils vont ré­vo­lu­tion­ner le monde. Une ten­dance à la culpa­bi­li­sa­tion par­ti­cu­liè­re­ment forte et, sur­tout, une langue com­mune.

Ma­thilde Ra­ma­dier dé­crit une « nov­langue des­ti­née à dis­si­mu­ler la loi de la jungle dans une brume de co­ol ». Un ven­deur de­vient ain­si un « ré­pa­ra­teur de bonne hu­meur ». Un « as­sis­tant ta­lent re­crui­ter » dé­signe en fait le sta­giaire en RH. Quand un em­ployé est vi­ré ou dé­mis­sion­ ne ? « Il part vers de nou­velles aven­tures » ! On ne dit pas non plus se­cré­taire mais « of­fice ma­na­ger ».

D’ailleurs, tout le monde est ma­na­ger. Des titres ron­flants qui ne veulent rien dire. Dans une start­up où l’au­teure n’a te­nu que trois se­maines avant de don­ner sa dé­mis­sion, on lui as­signe le titre de « coun­try ma­na­ger France ». Ailleurs, elle est « content ma­na­ger ». « Je suis en fait de­ve­nue ma­na­ger de vide », écrit­elle. L’im­pres­sion de ne ser­vir à rien et son bou­lot ré­pé­ti­tif la poussent au bore­out, un en­nui tel­le­ment profond qu’il en de­vient dé­pri­mant.

Ma­thilde Ra­ma­dier dé­nonce aus­si la flexi­bi­li­té pous­sée à son pa­roxysme. Les heures sup’ sont mon­naie cou­rante mais ne sont ja­mais ré­mu­né­rées. Et per­sonne n’a in­té­rêt à s’en plaindre. « On ne mord pas la main qui nous nour­rit », ex­plique­t­elle. Car la start­up rem­plit la fonc­tion de mère nour­ri­cière. Frian­dises à vo­lon­té, bières, piz­zas, nour­ri­ture heal­thy­bio­ve­gan­sans lac­tose­sans glu­ten… Comme l’en­tre­prise s’oc­cupe bien de ses sa­la­riés et que l’am­biance de tra­vail est bonne (ren­dez­vous compte, un ba­by­foot au mi­lieu de l’open­space !), il n’y a au­cune rai­son d’al­ler voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

Pour Ma­thilde Ra­ma­dier, à l’heure où les can­di­dats à l’ély­sée font des cour­bettes aux star­tup­pers, il est temps « d’en­le­ver les lu­nettes roses » et de se rendre compte que ce mo­dèle « fragile et pré­caire » ne peut pas du­rer dans le temps.

(*) Bien­ve­nue dans le nou­veau monde Comment j’ai sur­vé­cu à la co­oli­tude des star­tup, par Ma­thilde Ra­ma­dier. Édi­tions Pre­mier pa­ral­lèle. 160 pages. 16 eu­ros.

AU­TEURE. Ma­thilde Ra­ma­dier. FLORIAN SARGES

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