« On confond laï­ci­té et droits des femmes »

Pré­si­dente des as­so­cia­tions 40 ans de MLF et Fé­mi­nisme et géo­po­li­tique, l’écri­vaine jour­na­liste Mar­tine Stor­ti lan­ce­ra le débat conduit par le col­lec­tif Au­tour d’elles du 25 mars au 4 avril à Billom et alen­tours.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Annonces classées - Jean-marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

La qua­trième édi­tion des ren­contres Au­tour d’elles, du 25 mars au 4 avril à Billom (Puy­deDôme) et alen­tours, s’in­ter­roge et se di­ver­tit au­tour du thème « Femmes : de l’in­time au col­lec­tif ». Cette ques­tion se­ra au centre de la confé­rence de la fé­mi­niste Mar­tine Stor­ti, jeu­di 30 mars à la mai­rie de Billom.

La ques­tion de ce qui re­lève de la sphère in­time et de la sphère pu­blique n’est tou­jours pas tran­chée ? La sé­pa­ra­tion pri­vé­pu­blic re­monte à l’an­ti­qui­té ! Si on la re­garde plus près de nous et du cô­té des femmes, on constate que les mou­ve­ments fé­mi­nistes des an­nées 70 ont re­mis en ques­tion cette di­cho­to­mie pour mon­trer que de nom­breux do­maines es­ti­més per­son­nels, pri­vés ou in­times sont en réa­li­té po­li­tiques, c’est­à­dire ren­voient à des en­jeux de pou­voir et à l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té. C’est le sens du slo­gan em­blé­ma­tique de ces an­nées « Le per­son­nel est po­li­tique ».

Que met­tiez-vous dans le « pri­vé » ? Le « pri­vé » re­cou­vrait aus­si bien la ques­tion du corps des femmes, du droit à l’avor­te­ment, du viol, de la sexua­li­té, que celle de l’or­ga­ni­sa­tion pa­triar­cale de la fa­mille ou du par­tage des tâches mé­na­gères… Donc une sé­rie d’en­jeux qui ren­voient soit di­sant au pri­vé ou au per­son­nel et qui en réa­li­té sont col­ lec­tifs, com­muns et dé­pendent de l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té.

De­puis les an­nées 70 la per­cep­tion de ce rap­port entre le per­son­nel et le po­li­tique a-t-elle évo­lué ? Elle a chan­gé puisque l’en­semble des mou­ve­ments d’éman­ci­pa­tion, dont ceux de l’éman­ci­pa­tion des femmes, ont re­mis en ques­tion cette dis­tinc­tion pu­blic­pri­vé. Elle a chan­gé aus­si parce que les po­li­tiques pu­bliques ont pris en compte les en­jeux du « pri­vé », comme par exemple la ques­tion de la garde des en­fants, lorsque les pa­rents tra­vaillent ou celle des vio­lences y com­pris conju­gales que des femmes peuvent su­bir. Mais pour ré­pondre à votre ques­tion dans un autre re­gistre, on peut dire que l’on as­siste dé­sor­mais à une sorte d’ex­hi­bi­tion­nisme du pri­vé. Il faut re­mettre en ques­tion la dis­tinc­tion pu­blic­pri­vé quand elle si­gni­fie l’en­fer­me­ment, par­ti­cu­liè­re­ment l’en­fer­me­ment des femmes dans la sphère do­mes­tique. Mais il faut aus­si dé­fendre la vie pri­vée. Au­jourd’hui les hommes et les femmes po­li­tiques ex­hibent leur vie pri­vée, mettent en scène leur vie fa­mi­liale, se montrent dans leur cui­sine etc. On a l’im­pres­sion même que c’est le pri­vé qui fait le po­li­tique.

Mais le pri­vé in­flue for­cé­ment sur le po­li­tique. Cette po­li­ti­sa­tion­là du pri­vé dé­po­li­tise plu­tôt le po­li­tique. Ce n’est pas parce que l’on est un bon ou un mau­vais ma­ri, une bonne ou une mau­vaise épouse que l’on est ca­pable d’être un bon mi­nistre ou un bon pré­sident de la Ré­pu­blique ! La vie pri­vée d’un homme ou d’une femme po­li­tique ne m’in­té­resse pas dès lors qu’il n’y a pas crime ou dé­lit.

La re­li­gion est aus­si un en­jeu pri­vé-pu­blic. La re­li­gion re­lève du pri­vé, mais au­jourd’hui nous voyons bien que des cou­rants po­li­tiques re­li­gieux veulent mettre sur la scène pu­blique, voire im­po­ser des ques­tions qui, pour une ré­pu­blique laïque, re­lèvent du pri­vé. La laï­ci­té n’ex­clut pas l’ex­pres­sion re­li­gieuse dans l’es­pace pu­ blic mais elle re­fuse que la re­li­gion dicte une po­li­tique. Là en­core c’est un vieux com­bat !

Com­ment ex­pli­quez-vous que le débat sur la laï­ci­té se di­vise au­tant sur la ques­tion des femmes ? On confond l’en­jeu de la laï­ci­té et l’en­jeu des droits des femmes. Pour moi, la ques­tion du voile ou du bur­ki­ni n’est pas un en­jeu de laï­ci­té, mais de droit des femmes, d’éga­li­té entre les femmes et les hommes.

Pour­tant, si elle di­vise les laïques, la ques­tion du voile di­vise aus­si les fé­mi­nistes ! En ef­fet. Mais que les fé­

mi­nistes ne soient pas d’ac­cord entre elles ne me dé­sole pas. Les so­cia­listes sont­ils tous d’ac­cord ? Les Ré­pu­bli­cains sont­ils tous d’ac­cord ? Le désac­cord, les di­ver­gences font par­tie du débat dé­mo­cra­tique.

Quelle est votre po­si­tion per­son­nelle sur la ques­tion ? Je ne doute pas que par­mi les femmes qui en France portent le voile, beau­coup le font li­bre­ment, et pour des rai­sons di­verses, iden­ti­taire, po­li­tique, re­li­gieuse, af­fir­ma­tion d’une dif­fé­rence… Néan­moins, per­son­nel­le­ment, je le consi­dère comme un signe d’op­pres­sion, et sur­ tout je me place du cô­té de celles qui n’ont pas le choix. Ici en France ou ailleurs. Dans de nom­breux pays du monde les femmes n’ont pas le choix. Je suis du cô­té de celles qui se battent, par­fois au risque de leur vie, pour ne pas por­ter le voile, la bur­ka ou le tcha­dor.

L’éman­ci­pa­tion des femmes perd du ter­rain sur la pla­nète ? Oui et non. Des pro­grès im­por­tants ont été ac­com­plis ces der­nières dé­cen­nies. Mais il est vrai qu’idéo­lo­gi­que­ment et po­li­ti­que­ment nous vi­vons aus­si un mo­ment de ré­gres­sion. Nous sommes dans un temps d’as­si­gna­tion iden­ti­taire, de pro­cla­ma­tion de dif­fé­rences ir­ré­duc­tibles. C’est pour­quoi je pense qu’au­joud’hui dé­fendre l’uni­ver­sel, un uni­ver­sel concret de­vient sub­ver­sif. L’éga­li­té et la li­ber­té des femmes font par­tie de cet uni­ver­sel. Il faut se battre pour le com­mun, dire ce qui est com­mun à tous les êtres hu­mains face à tous ces cou­rants idéo­lo­giques, po­li­tiques, re­li­gieux, in­té­gristes, qui veulent en­fer­mer les gens dans une com­mu­nau­té cultu­relle, re­li­gieuse, iden­ti­taire.

Qui sont les fé­mi­nistes au­jourd’hui ? On as­siste à une re­nais­sance du mou­ve­ment fé­mi­niste. À par­tir des an­nées 2000 et sur­tout de­puis 2010, est ar­ri­vée une nou­velle gé­né­ra­tion de jeunes filles, de jeunes femmes, qui ont l’âge que nous avions dans les an­nées 70, en­ga­gées à tra­vers des groupes, des as­so­cia­tions, des blogs, des sites, des jour­naux…

MAR­TINE STOR­TI. « La po­li­ti­sa­tion du pri­vé dé­po­li­tise le po­li­tique ». DR

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