DU TEMPS PRÉ­SENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

Brexit dé­clen­ché, les An­glais nous quittent. Mau­vais dé­bar­ras, et qui donne toute sa por­tée à cette phrase que l’on en­sei­gnait à Sciences Po, du temps où y ré­gnait le plan en trois par­ties : « l’an­gle­terre est une île, en­tou­rée d’eau, de toutes parts »… Sans doute notre union n’avait­elle été que de rai­son, mais n’avions­nous pas tout ce qu’il fal­lait pour de­ve­nir un in­des­truc­tible vieux couple ? D’abord, nous pou­vions nous je­ter à la tête une pro­vi­sion de re­proches re­mon­tant au 12e siècle et of­frant tous les dé­bou­chés à cette mau­vaise foi sans la­quelle il n’est pas de vé­ri­tables scènes de mé­nage : peut­être avons­nous per­du à Cré­cy ou à Azin­court, mais rien ne pour­ra ef­fa­cer Bou­vines de l’his­toire de l’eu­rope. Et quand leur roi s’ap­pe­lait Charles le Mau­vais, le nôtre ré­gnait sous le nom de Charles le Sage.

Avec les An­glais

« Bien sûr, nous eûmes des orages ». Cent ans de dis­putes au Moyen­âge sui­vis d’in­nom­brables re­mon­tées de fièvre au cours des siècles. Mais mal­gré ou à cause de ces que­relles ja­mais éteintes, de com­bien de peuples eu­ro­péens sommes­nous aus­si proches que des Bri­tan­niques ? Nous avons de l’af­fec­tion pour les Ita­liens, les Es­pa­gnols et les Por­tu­gais. Mais c’est une af­fec­tion qui ne va pas sans condes­cen­dance. Leurs im­mi­grés ont été nos ma­çons, nos por­te­faix, nos femmes de mé­nage. Nous al­ lions en va­cances sous leur so­leil parce qu’il ne nous coû­tait pas plus cher qu’au­jourd’hui ce­lui de Zan­zi­bar. Nous en avons gar­dé l’ha­bi­tude de prendre ces peuples de haut. Ce n’est pas avec les An­glais que nous nous ris­que­rions au pa­ter­na­lisme. À la mo­que­rie, oui. Nous avons bro­car­dé les grands pieds de leurs femmes, le dé­sastre de leur cui­sine, les moeurs de leurs pen­sion­nats de gar­çons, la va­ni­té de leur vi­sion du monde, l’en­nui de leurs di­manches, dont Fer­nand Ray­naud fit un sketch mé­mo­rable, la sour­noi­se­rie de leurs di­plo­mates, la bru­ta­li­té de leurs rug­by­men, la dé­gé­né­res­cence de leurs aris­tos, les règles abra­ca­da­bran­tesques de leur cri­cket, leurs verbes ir­ré­gu­liers, la tem­pé­ra­ture de leur bière, la forme et les cou­leurs des cha­peaux de leur reine, leur cli­mat… Au­cun peuple ne nous offre au­tant d’oc­ca­sions de faire de l’es­prit à ses dé­pens. Abo­mi­ner les Al­le­mands, ce n’est pas drôle : en trois cli­chés on en a fait le tour. Hon­nir les An­glais, c’est le fun… Les por­ter dans son coeur aus­si. De com­bien de na­tions eu­ro­péennes par­ta­geons­nous à ce point la lit­té­ra­ture – de Sha­kes­peare à Har­ry Pot­ter –, la mu­sique – de Pur­cell à Amy Wi­ne­house – le ci­né­ma, – de « No­blesse oblige » à « Billy El­liot » –, les sé­ ries té­lé­vi­sées – de « The Of­fice » à « Down­ton Ab­bey » ? Com­bien de leurs hé­ros sont aus­si les nôtres, de Ro­bin des bois à Wins­ton Chur­chill ? Com­bien de peuples que nous croyons connaître gardent­ils une pa­reille ca­pa­ci­té à nous dé­con­cer­ter ? Quelle autre forme d’hu­mour nous fait­elle au­tant sou­rire, avec son sens de l’ab­surde et son goût de la cruau­té ? Et quel ci­visme pour­rait­il mieux nous ins­pi­rer que ce­lui de ce chauf­feur de taxi, pen­dant le Blitz, qui dé­cla­rait à son pas­sa­ger, l’un des Fran­çais de la BBC, après avoir pas­sé trois quarts d’heure à sla­lo­mer entre des bombes, « on a eu de la chance, rien que des feux verts » ? Le ma­thé­ma­ti­cien ita­lien Bru­nac­ci sou­te­nait que « la prin­ci­pale oc­cu­pa­tion des An­glais est de jouer à être an­glais ». Le jour de l’en­ter­re­ment de la reine et im­pé­ra­trice Vic­to­ria, le 2 fé­vrier 1901, les ba­layeurs des rues por­taient un crêpe à leurs ba­lais et les pros­ti­tuées s’étaient toutes ha­billées de noir. Le 30 jan­vier 1965, le long de la Ta­mise, les grues s’in­cli­nèrent au pas­sage du convoi fu­nèbre de Wins­ton Chur­chill. Le 22 mars 2017, ap­pre­nant l’at­ten­tat de Londres, j’ai écrit cette chro­nique pour dire aux An­glais que leur Brexit ne peut­être qu’un au re­voir. Le ciel vous tienne en joie.

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