Des jours pas tou­jours à la page

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Pâle ca­len­drier gré­go­rien qui ne s’offre pour bi­zar­re­rie qu’un 29 fé­vrier tous les quatre ans. Avant son avè­ne­ment, il était plus dif­fi­cile de sa­voir à quel saint se vouer…

«Je ne pren­drai pas de ca­len­drier cette an­née, car j’ai été très mé­con­tent de ce­lui de l’an­née der­nière ! », s’amu­sait Al­phonse Al­lais. La lec­ture du der­nier livre d’oli­vier Mar­chon, Le 30 fé­vrier et autres cu­rio­si­tés de la me­sure du temps (*), l’au­rait cer­tai­ne­ment confor­té dans sa ré­so­lu­tion de vivre au jour le jour.

Oli­vier Mar­chon a une pas­sion in­dé­crot­table pour l’ex­tra­or­di­naire et l’ex­tra­va­gant. « Le bi­zarre, se dé­fend­il, per­met d’en­trer dans l’his­toire par la pe­tite porte et d’en sor­tir par la grande. »

Et com­ment mieux prendre date avec l’his­toire qu’en s’in­té­res­sant aux mons­truo­si­tés ca­len­daires qui ont ger­mé dans la tête des hommes pour que les se­mis re­tombent sur leur pied ?

Car, avant l’avè­ne­ment du ca­len­drier gré­go­rien, un beau jour de l’an 1582 dans les pays de confes­sion ca­tho­lique, les an­nées étaient sou­vent ban­cales. Mais com­men­çons par le com­men­ce­ment et ren­dons à Cé­sar ce qui ap­par­tient à Cé­sar : « L’an­née 46 avant Jé­sus­ch­rist a du­ré quinze mois, soit 445 jours ! Jusque­là, le ca­len­drier ro­main ne com­por­tait que 355 jours. Aus­si fal­lait­il ré­gu­liè­re­ment ra­jou­ter des jours sup­plé­men­taires pour rat­tra­per le re­tard que pre­nait le ca­len­drier sur la course du so­leil. Or ces jours sup­plé­men­taires étaient ré­gu­liè­re­ment “ou­bliés”. »

« Au mi­lieu du Ier siècle avant J.­C., pour­suit Oli­vier Mar­chon, le dé­ca­lage entre le ca­len­drier et le cours des sai­sons était énorme : on se­mait en juillet et on ré­col­tait en no­vembre ! Pour re­mettre de l’ordre dans tout ça, Jules Cé­sar s’at­ta­cha les services de So­si­gène l’égyp­tien qui, en bon ado­ra­teur de Râ, sa­vait qu’une an­née so­laire du­rait 365 jours un quart. Le nou­veau ca­len­drier a ain­si des mois d’une du­rée si­mi­laire aux nôtres et fe­brua­rius, mois de 28 jours, un jour de plus tous les quatre ans. Par ailleurs, l’an­née ne com­mence plus en mars, mais le 1 jan­vier. Et pour le re­ca­ler sur les sai­sons, Jules Cé­sar ajoute ex­cep­tion­nel­le­ment trois mois à la pre­mière an­née de ce nou­veau ca­len­drier dit ju­lien. Ce se­ra l’an­née 46 avant Jé­sus­ch­rist. »

Voi­là pour les lau­riers tres­sés à Cé­sar et le ca­len­drier ju­lien. Pas­sons au ca­len­drier gré­go­rien qui a aus­si ap­por­té son lot de bi­zar­re­ries. Ain­si Thé­rèse d’avi­la est­elle morte dans la nuit du 4 au 15 oc­tobre 1582. Une longue ago­nie à la­quelle le sou­ve­rain pon­tife n’est pas étran­ger. Pas par cruau­té : les Bor­gia étaient in­éga­lables, mais sim­ple­ment par res­pect des sai­sons et des Écri­tures : « Le ca­len­drier ju­lien pre­nait chaque an­née 11 mi­nutes et 14 se­condes de re­tard sur la course du so­leil. Au bout de 128 ans, ces re­tards cu­mu­lés re­pré­sen­taient une jour­née. Et seize siècles après son in­tro­duc­tion, le ca­len­drier ju­lien ac­cu­sait un re­tard de treize jours, ce qui n’était pas sans consé­quences fâ­cheuses sur la fête de Pâques qui, len­te­ment mais sû­re­ment, se rap­pro­chait du 25 dé­cembre ! »

30 fé­vrier

Pâques au ti­son ? In­con­ce­vable : « Ai­dé de l’as­tro­nome Cla­vius, Gré­goire XIII dé­ci­da d’ôter dix jours de l’an­née en cours et de mo­di­fier la règle des an­nées bis­sex­tiles, dé­sor­mais sup­pri­mées les an­nées sé­cu­laires sauf celles di­vi­sibles par 400… »

Les pro­tes­tants ont, eux, sem­blé vou­loir re­mettre aux ca­lendes grecques son adop­tion : « En rup­ture avec Rome, les chré­tiens ré­for­més ont long­temps re­fu­sé le ca­len­drier gré­go­rien pour­tant plus fiable que le pré­cé­dent. Mais, à l’aube du XVIIIE siècle, par­tout en Eu­rope, les pro­tes­tants se rendent à l’évi­dence et font des trous de onze jours dans leur ca­len­drier pour rat­tra­per leur re­tard sur le so­leil. Les Sué­dois font bande à part avec un ca­len­drier de tran­si­tion éta­lé sur qua­rante ans et, à la clé, un 29 fé­vrier sup­pri­mé tous les quatre ans. La guerre a bous­cu­lé ce pro­gramme. Seul le 29 fé­vrier 1700 se­ra sup­pri­mé, au point de contraindre plus tard les Sué­dois à re­ve­nir au ca­len­drier ju­lien et, pour ce faire, à ra­jou­ter un jour pour se re­ca­ler. Ce se­ra le 30 fé­vrier 1712… le 29 fé­vrier de la même an­née exis­tant dé­jà. »

Mais les jours passent et les temps changent et, avec eux, les pré­oc­cu­pa­tions : « L’im­por­tant n’est plus tant le ca­len­drier que la jour­née, mais dé­jà la jour­née est éclip­sée par la se­conde, la se­conde qui condi­tionne la mi­nute et la mi­nute qui condi­tionne l’heure… Ce pas­sage du ma­cro au mi­cro est dic­té par l’hor­loge ato­mique, plus pré­cise que les astres eux­mêmes dans leur ré­vo­lu­tion ou leur ro­ta­tion. D’où la ten­ta­tion de dé­cou­pler la me­sure du temps des pla­nètes, d’aban­don­ner ce lien mil­lé­naire presque na­tu­rel entre les hommes et les cieux. »

(*) Édi­tions du Seuil, 14,50 eu­ros.

L’an­née 46 avant J.­C. a du­ré 445 jours

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