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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

ien de plus cap­ti­vant que de dé­vo­rer un livre cap­ti­vant ! La pré­ci­pi­ta­tion à tour­ner la page, puis la sui­vante… C’est don­né à très peu d’ou­vrages. L’amé­rique a créé un nom pour eux : « page tur­ner ». En France, si j’en crois la cri­tique, c’est une in­sulte. On le sait pour­tant : rien de plus chiant qu’un livre chiant, des cha­pitres qui n’en fi­nissent pas ; mais qu’à ce­la ne tienne, le page tur­ner donne of­fi­ciel­le­ment des bou­tons aux cri­tiques lit­té­raires. Étran­ge­ment, quand un es­sai po­li­tique – ou his­to­rique ou psy ou so­cio­lo­gique – trouve grâce à leurs yeux d’aigle, ils nous as­surent, à condi­tion qu’il dé­passe les 500 pages, que ce pa­vé « se lit comme un ro­man ». Dé­cor­ti­quons ce double ar­gu­men­taire : tour­ner fré­né­ti­que­ment les pages d’un ro­man, c’est vul­gaire. Mais tour­ner fré­né­ti­que­ment les pages d’un es­sai s’ap­pa­rente à lire un ex­cellent ro­man, c’est une marque d’es­prit. Cer­tains mots sont de­ve­nus des gros mots. Des com­pli­ments sont de­ve­nus des tares. Pour un vi­si­teur étran­ger, conden­sons ce sub­til pré­ju­gé fran­çais : réus­site = ca­ca. Il y a quelques an­nées, dans une tri­bune du Monde, l’ani­ma­teur Guillaume Du­rand ex­hor­tait à ce que l’on « se dé­bar­rasse en­fin de l’au­dience comme mo­ti­va­tion de nos rap­ports sur les té­lé­spec­ta­teurs ». Son émis­sion fai­sant peu d’au­dience, France 2 a pré­fé­ré se dé­bar­ras­ser de lui. Beau­coup re­pro­ chent à France Té­lé­vi­sion de vou­loir des bons chiffres (et ce chiffre gran­dit) : cette quête ignoble de­vrait res­ter l’apa­nage des chaînes pri­vées, le ser­vice pu­blic s’en­or­gueilli­rait d’y re­non­cer. D’où ce non­sens : on vou­drait que le ser­vice pu­blic en ait le moins pos­sible – de pu­blic. Ce sont tou­te­fois les mêmes gé­né­reux es­prits qui blâment la SNCF quand elle ferme des gares. On dé­bouche sur un hia­tus. At­teindre le plus grand nombre avec le che­min de fer, c’est la mis­sion de l’état. At­teindre le plus grand nombre avec la té­lé, c’est la dé­mis­sion de l’état. George Cloo­ney, Scar­let Jo­hans­son, Jean Du­jar­din, qu’on­tils fait de mal ? Rien (à ma connais­sance). Ça n’em­pêche pas qu’ils se fassent trai­ter de tous les noms. Ou plu­tôt d’un seul : « ban­kable ». L’ad­jec­tif si­gni­fie qu’un fi­nan­cier est ca­pable de ris­quer des mil­lions sur un film, sim­ple­ment parce qu’il est per­sua­dé que la tête d’af­fiche va rem­plir les salles. Comme si vous te­niez un res­tau­rant où vous dé­ci­diez de mettre en plat du jour ce­lui que les gens adorent. Oh là là, quelle cu­pi­di­té ! Vous me di­rez que le ci­né­ma, comme la lit­té­ra­ture, est af­faire de goût. Et quand la per­for­mance prime ? Le sport en est l’illus­tra­tion par­faite. Les mêmes contre­sens sub­sistent. Pre­nez le FC Bar­ce­lone, ces cli­chés. Ses stars, ce sont les trois at­ta­quants Mes­si, Sua­rez, Ney­mar. Paillettes ? On ima­gine des mul­ti­mil­lion­naires re­pus qui ne pensent qu’à leur avion privé et à leurs ba­gnoles de luxe. Au fait : pour la pre­mière fois dans l’his­toire de la Cham­pion’s League, une équipe qui avait ga­gné 4­0 au match al­ler s’est fait éli­mi­ner au re­tour. Le Bar­ça a ri­di­cu­li­sé le PSG 6­1. Les stars ont plan­té 3 buts dans les 5 der­nières mi­nutes. Cette vo­lon­té hors normes fonde leur sta­tut. Ce n’est pas parce que ce sont des stars sur­payées qu’ils jouent bien, c’est parce qu’ils jouent bien qu’ils sont sur­payés. Sur le ter­rain, les « stars » montrent en­core et tou­jours la rage de leurs dé­buts, quand ils n’étaient pas des stars, jus­te­ment. Pen­dant ce temps, les Pa­ri­siens sem­blaient trot­ti­ner ailleurs. Dans Ga­la ? L’es­prit fran­çais se trouve ici. Il y a plus de deux siècles, Ma­dame du Def­fand re­ce­vait dans son sa­lon au len­de­main d’une soi­rée au théâtre. De­vant son au­di­toire, elle étrilla l’au­teur dont elle avait vu la pièce la veille. Quel­qu’un osa la contre­dire, fai­sant re­mar­quer qu’il était lui aus­si dans la salle, et que le pu­blic était au contraire en­thou­siaste. La mar­quise ré­pli­qua : « Eh bien, Mon­sieur, si le pu­blic a ai­mé, il est bien le seul ! »

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