La ré­sis­tance joyeuse des Ro­ma­nès

Face aux in­to­lé­rances, la fa­mille Ro­ma­nès op­pose la joie de vivre de son cirque tsi­gane. Dé­mons­tra­tion sous son chapiteau, jus­qu’au 5 juin, et dans son cam­pe­ment où est lan­cé, en mai, le Centre ar­tis­tique tsi­gane.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jean-marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

Alexandre Ro­ma­nès est fa­ta­liste. « C’est triste, mais c’est le sens de l’his­toire. » Son épouse, Dé­lia, bon­dit : « Les tsi­ganes sont vic­times des loups, mais il nous faut ré­sis­ter, op­po­ser notre joie de vivre, lut­ter par l’amour et la culture ! Les seules armes dont nous dis­po­sons. »

Le chapiteau du cirque tsi­gane Ro­ma­nès s’est ins­tal­lé square Pa­ro­di, près de la Porte Maillot dans le 16e arrondissement de Pa­ris. « Nous avons été at­ta­qués deux fois par les loups ex­tré­mistes de la France, on nous a vo­lé nos ins­tru­ments de mu­sique, cou­pé les cables de notre chapiteau. Il pa­raît que l’on écorne l’image du 16e arrondissement ! ».

Le der­nier acte de ré­sis­tance de la tri­bu Ro­ma­nès a un jo­li titre : « Si tu m’aimes plus, je me jet­te­rai par la fe­nêtre de la ca­ra­vane ! ». Cri de déses­poir ? « Ma­ni­fes­ta­tion d’humour et d’amour ré­torque Dé­lia. C’est Alexandre qui m’a dit que si un jour je le quit­tais, il sau­te­rait par la fe­nêtre… de la ca­ra­vane. Et qu’il met­trait des ma­te­las en des­sous ! C’est l’es­prit gi­tan. Pas be­soin de ma­riage. On ne di­vorce pas chez les gi­tans. » Ro­ma­nès dans Les cor­beaux sont les gi­tans du ciel, un livre de « sou­ve­nirs » que vient de pu­blier L’ar­chi­pel.

Alexandre Ro­ma­nès avait lui même for­gé sa poé­sie à la fré­quen­ta­tion de Ly­die Dat­tas, qui fut son épouse pen­dant vingt ans. « Une des plus grands poètes de langue fran­çaise », mar­tèle­t­il. « Elle m’a pris par la main » et avec elle il a fré­quen­té Jean Ge­net, Jean­ma­rie Ker­wich, Dominique Pa­gnier, Ch­ri­tian Bo­bin, Jean Gos­jean.

La so­cié­té tsi­gane est ma­triar­cale. Sur la piste, Dé­lia chante et mène la troupe avec la même fougue qu’elle dé­ploie au té­lé­phone avec le jour­na­liste. Les cinq filles de la tri­bu ont la beau­té ar­ro­gante. Des cou­sins et cou­sines les ont re­jointes. Une tren­taine d’ar­tistes qui mul­ti­plient les rôles, contor­sion, tra­pèze, ru­ban, cer­ceaux, fu­nam­bule, danses fla­men­ca et tsi­ganes. L’or­chestre est ve­nu de Tran­syl­va­nie, avec vio­lon, gui­tare, ac­cor­déon et contre­basse pour ac­com­pa­gner le chant de Dé­lia et la fête gi­tane.

« Nous sommes le der­nier cirque tsi­gane » ré­pète la tri­bu. « Nous sommes un peuple d’ar­tistes, pour­suit Dé­lia. Dieu ne nous a pas don­né grand­chose, mais il a été gé­né­reux pour la danse et la mu­sique. Nous ne nous don­nons pas en spec­tacle, nous jouons avec le pu­blic, nous en­trons dans le coeur des gens. Et quand on donne, on re­çoit ! C’est grâce à eux que nous sommes en­core ici. »

« Mais pour com­bien de temps ? s’in­ter­roge la gi­tane. Les gens se mo­bi­lisent pour les In­diens d’ama­zo­nie mais ils ou­blient de sau­ver les tsi­ganes d’eu­rope ! La culture tsi­gane ne peut exis­ter sans le no­ma­disme. Tout est fait, par­tout, pour nous pous­ser à la sé­den­ta­ri­sa­tion. »

« Comme toutes les cultures mi­no­ri­taires, nous sommes condam­nés à dis­pa­raître nous aus­si, pré­voit Alexandre Ro­ma­nès. Quand mes filles se­ront vieilles, les tri­bus tsi­ganes n’exis­te­ront plus. Ce se­ra une perte de plus pour l’hu­ma­ni­té. C’est triste, mais c’est le sens de l’his­toire et on n’y peut rien. » A moins que la sin­cé­ri­té de leur joie de vivre ne fi­nisse par ga­gner nos coeurs as­sé­chés. Rien de mieux qu’une soi­rée sous le chapiteau pour être conta­mi­né.

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