Une so­cié­té dés­illu­sion­née

Da­niel Co­hen ré­flé­chit à l’ave­nir du mo­dèle so­cial fran­çais

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - 7 jours en pforlaitniqcu e& e monde - Ber­nard Stéphan ber­nard.ste­phan@cen­tre­france.com

Ren­contre avec Da­niel Co­hen, di­rec­teur du dé­par­te­ment d’éco­no­mie à l’école Nor­male Su­pé­rieure, membre fon­da­teur de l’école d’éco­no­mie de Pa­ris.

Da­niel Co­hen a co­di­ri­gé chez Al­bin Mi­chel, un livre diag­nos­tic au­tour de la ques­tion du mo­dèle so­cial fran­çais (*). En­tre­tien.

Si j’ai bien com­pris votre po­si­tion, vous êtes pour le Re­ve­nu Uni­ver­sel… Je suis pour une forme de Re­ve­nu Uni­ver­sel. Dans mon es­prit, pour être fis­ca­le­ment rai­son­nable, il faut évi­dem­ment le sou­mettre à condi­tions de res­sources. Il y a un dé­bat qui n’est pas mi­nime, c’est de sa­voir si ce sont des condi­tions de res­sources in­di­vi­duelles ou fa­mi­lia­li­sées. Nous, on est sur les condi­tions de res­sources fa­mi­lia­ri­sées. Autre di­ver­gence avec Be­noît Ha­mon, on ré­flé­chit sur les 25­65 ans. Le coeur de cible, ce sont ceux qui sont dans la les­si­veuse du mar­ché du tra­vail. Pour les 18­25 ans il faut ré­flé­chir à d’autres dis­po­si­tifs, aug­men­ter les bourses, fa­vo­ri­ser la for­ma­tion, ne pas al­ler tout de suite vers le R.U. Après 65 ans, on joue sur les pen­sions.

Est-ce que le dé­bat sur la fin du tra­vail est ar­ri­vé trop tôt ? Je pense que Ha­mon a mê­lé deux phi­lo­so­phies. J’avais été très in­té­res­sé par une in­ter­view qu’avait don­née Phi­lippe Van Pa­ri­js, le grand pen­seur de toutes ces ques­tions, dans la­quelle il di­sait que la ré­duc­tion du temps de tra­vail c’était une grande idée pour le XXE siècle. La grande idée pour le XXIE c’est de don­ner aux gens les moyens de choisir.

Si les gens veulent se dé­fon­cer 60 heures par se­maine dans un tra­vail qui leur plaît, Van Pa­ri­js ne voit pas au nom de quoi on vien­drait leur dire : non il faut tra­vailler 32 heures ! Mais le Re­ve­nu Uni­ver­sel, c’est ce qui donne aux gens le choix. Je suis une cais­sière, on me pro­pose 20 heures par se­maine, j’ac­cepte ou je n’ac­cepte pas mais j’ai un ins­tru­ment, un pou­ voir de né­go­cia­tion aug­men­té.

Vous avez écrit qu’il faut ré­in­ven­ter des em­plois pour la classe moyenne. Est-elle la pre­mière vic­time ? Quand on re­garde so­cio­lo­gi­que­ment, en France, on a une classe moyenne in­fé­rieure ou une classe po­pu­laire su­pé­rieure, la zone où se re­crutent les élec­teurs du FN, qui a per­du confiance dans l’ave­nir car elle ne voit plus l’at­trac­tion que peut exer­cer sur sa po­si­tion so­ciale l’an­cienne so­cié­té in­dus­trielle. Celle­ci avait une ca­pa­ci­té de ti­rer l’en­semble par le haut de ma­nière à peu près ho­mo­gène, en of­frant l’es­poir pour les cols­bleus d’une promotion au sein de l’usine, en de­ve­nant cadres in­ter­mé­diaires, et pour leurs en­fants l’es­poir de de­ve­nir cols blancs dans des ser­vices qui leur per­met­taient d’échap­per à l’usine. Et la sco­la­ri­sa­tion de masse al­lait per­mettre, avec le bac, de s’en sor­tir par le haut. Tout ça s’est fra­cas­sé sur une im­mense dés­illu­sion qui crée une peur du dé­clas­se­ment qui ta­raude ces classes moyennes in­fé­rieures.

Alors que fait au­jourd’hui la so­cié­té nu­mé­rique ? Elle crée, mais elle n’a pas la même ca­pa­ci­té d’en­traî­ne­ment que la so­cié­té élec­trique. Dans celle­ci il y avait une com­plé­men­ta­ri­té entre les tech­no­lo­gies et les per­sonnes. Et là des lo­gi­ciels rem­placent des per­sonnes. Et ce qui rend les ro­bots me­na­çants, c’est cette idée : un ro­bot ne rend pas un hu­main plus pro­duc­tif, un ro­bot rem­place un hu­main. Alors c’est un peu tout ça qui fait le désar­roi du monde contem­po­rain, ça ex­plique ce ressentiment qui se tra­duit par le vote po­pu­liste.

Faut-il taxer les ro­bots ? Je ne crois pas. Une rai­son pour la­quelle il ne faut pas faire ça, c’est que le grand uti­li­sa­teur des ro­bots c’est le secteur in­dus­triel. Taxer le secteur qui en est le plus gros uti­li­sa­teur, ce se­rait ab­surde à l’heure où on veut re­don­ner du dy­na­misme à l’in­dus­trie.

(*) En li­brai­ries. Re­pen­ser le Mo­dèle So­cial, 8 nou­velles ques­tions d’éco­no­mie. Sous la di­rec­tion no­tam­ment de Da­niel Co­hen. Ed. Al­bin Mi­chel. 460 p. 22,50 €.

DA­NIEL CO­HEN. « Le Re­ve­nu Uni­ver­sel, c’est ce qui peut don­ner aux gens la ca­pa­ci­té de choisir ». PH. BRIGITTE AZZOPARD

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