Et c’est quoi le mot ma­gique ?

La po­li­tesse fran­çaise, c’est toute une his­toire de­puis la Re­nais­sance

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Notre époque se sou­cie-t-elle en­core des bonnes ma­nières ? Moins qu’au­tre­fois, certes, mais sur­tout dif­fé­rem­ment. L’agré­gée de lettres clas­siques Syl­vie Weil a joué les rats de bi­blio­thèque pour po­tas­ser les ma­nuels de sa­voir-vivre des siècles pas­sés. En­tre­tien.

Sa grand­mère, une ins­tit veuve de la Grande Guerre, se mon­trait « très à che­val » sur les bonnes ma­nières. « Les deux mains sur la table, pas les coudes… Elle m’ap­pre­nait comment me te­nir. Pour elle, la po­li­tesse était un passeport, une ma­nière de se faire ac­cep­ter dans la so­cié­té, d’être pré­sen­table ». Syl­vie Weil pense que c’est tou­jours vrai. « Il est très im­por­tant d’être po­li. C’est une fa­çon d’être à l’aise sans se don­ner de mal. On passe par­tout. Quand on connaît les règles, quand on a ap­pris à se te­nir, on est moins an­gois­sé ».

« Faire dis­tin­gué »

Pour nour­rir, il y a quelques an­nées, son livre au­tour des Tré­sors de la po­li­tesse fran­çaise (aux édi­tions Be­lin), la fille du cé­lèbre ma­thé­ma­ti­cien An­dré Weil a pas­sé des « heures dé­li­cieuses » à la bi­blio­thèque Ma­za­rine à Pa­ris, le nez dans des ma­nuels d’époque. D’ailleurs, elle les re­com­mande. « C’est à mou­rir de rire ! ». On sent bien que la dame ne cherche pas à nous don­ner des le­çons de mo­rale et de bien­séance. Syl­vie Weil pré­fère ob­ser­ver les mar­ ques de po­li­tesse à tra­vers la lit­té­ra­ture et les ma­nuels. Et cite Proust, La Bruyère, Érasme, Ma­dame de Sé­vi­gné, Saint­si­mon ou en­core la ba­ronne Staff, le livre de ré­fé­rence de sa grand­mère pour « faire dis­tin­gué ».

On ap­prend qu’au XVIIE siècle il n’est pas consi­dé­ré comme cor­rect de se mou­cher dans la nappe, de cra­cher dans sa soupe ou… de tou­cher les seins d’une femme qu’on croise. Preuve, comme fait re­mar­quer l’au­teure, que ça n’al­lait pas de soi. Elle évoque la cour de Ver­sailles, qu’on ima­gine tout en do­rures, belles robes et ré­vé­rences. « Mais Saint­si­mon dé­crit aus­si des moeurs abo­mi­nables. Les gens uri­naient dans les cou­loirs, cra­chaient par­tout, se pur­geaient sur des sièges troués, met­taient des serpents dans les lits. L’odeur y était épou­van­table. Ce­la de­vait être atroce, d’une gros­siè­re­té dé­so­lante ».

Or, qu’est­ce que la po­li­tesse si­non l’art de res­pec­ter au­trui en so­cié­té ? Et de maî­tri­ser son lan­gage comme son corps.

Ain­si, le XVIIE siècle édite énor­mé­ment de livres sur le sa­voir vivre, comme le Ma­nuel du cour­ti­san. Le siècle des Lu­mières en se­ra plus avare : « C’est un siècle plus libre, où les idées, la phi­lo­so­phie comptent da­van­tage que la mo­rale so­ciale et sexuelle ». Puis la publication de ma­nuels de bien­séance re­part de plus belle au XIXE siècle pour édu­quer la bour­geoi­sie et la pe­tite no­blesse d’em­pire afin qu’elle se « pose so­cia­le­ment ». Les dames sont sur­tout in­vi­tées à soi­gner leur ré­pu­ta­tion et leur hon­neur.

Pour s’ini­tier aux bonnes ma­nières, pre­nons l’exemple de l’éter­nue­ment. « C’est toute une his­toire ! ». À l’époque d’érasme, ce­lui pris d’un ac­cès doit se dé­tour­ner un peu, puis faire le signe de la croix, puis sou­le­ver son cha­peau pour rendre leur po­li­tesse aux per­sonnes l’ayant sa­lué, puis s’ex­cu­ser ou re­mer­cier. Bref, de quoi dis­sua­der d’éter­nuer… Quant au spec­ta­teur de la scène, il est in­vi­té à dire « Dieu vous bé­nisse ». Vieille sur­vi­vance, a prio­ri, du VIE siècle, en pleine épi­dé­mie de ty­phus à Rome, où les mal­heu­reux ex­pi­raient peu après avoir éter­nué.

La po­li­tesse, c’était mieux avant ? « J’ai un avis de vieille dame… Peut­être que les marques de res­pect que ma grand­mère pou­vait at­tendre ne sont plus aus­si spon­ta­nées, mais les temps ont chan­gé. Je ne sais pas en vé­ri­té… ». Elle­même s’ac­cou­tume peu de cette ma­nie qu’ont les jeunes de gar­der leur por­table avec eux, même à table. « Ils ne sont ja­mais vrai­ment là, tou­jours un peu ailleurs ».

La po­li­tesse va­rie se­lon les époques, mais aus­si se­lon les pays. Syl­vie Weil, qui vit entre les États­unis, où elle a long­temps en­sei­gné, et la France, ne s’ha­bi­tue pas for­cé­ment aux moeurs outre­at­lan­tique. « À table à New­york, je ne m’y fais pas, je trouve tou­jours bi­zarre de voir des per­sonnes man­ger avec leur main gauche sur le ge­nou ». Ah, si sa grand­mère était là…

SYL­VIE WEIL. Au­teure et agré­gée. © RODOLFO ESPINOZA

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