I

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

l s’ef­for­ça de de­meu­rer un en­fant fri­vole à qui rien ne pa­rais­sait aus­si sé­rieux que l’ami­tié, aus­si né­ces­saire que la mé­lan­co­lie, aus­si re­la­tif que l’âge adulte, aus­si ar­bi­traire que les livres d’école, aus­si pit­to­resque que les ma­nies des pro­fes­seurs, aus­si vé­ri­table que les ren­sei­gne­ments que sa tante Lu­cie don­nait sur l’hu­meur du Bon Dieu, aus­si ma­gni­fique qu’un ba­taillon de pom­piers de vil­lage chan­tant de tout leur coeur une Mar­seillaise dans la­quelle Rou­get de Lille au­rait eu du mal à re­con­naître sa par­ti­tion. Alexandre Via­latte était un voyant. Non qu’il pût pré­dire l’ave­nir (en­core qu’il fût l’un de ceux qui com­prirent, dans les an­nées trente, ce que l’al­le­magne al­lait de­ve­nir), mais parce que son re­gard ne lais­sait rien échap­per, par­ti­cu­liè­re­ment des pe­tites gens et des pe­tits évé­ne­ments. Sa plume les sai­sit pour en rendre la vraie na­ture, celle qui donne à sen­tir ou à pen­ser, non à ju­ger, celle qui nous élar­git au lieu de nous en­fer­mer dans des cer­ti­tudes. Car toutes choses comme toute per­sonne a plu­sieurs en­droits et guère moins d’en­vers, ap­pa­rem­ment in­com­pa­tibles mais con­dam­nés à la co­exis­tence. Certes, « no­vembre com­mence mal et conti­nue en pire », mais « il n’y a rien de plus stu­pide ni de si plat que le beau temps : il se com­pose d’un so­ leil rond dans un ciel vide ». Via­latte connaît la rai­son qui, à Rome, pri­vait les chauves des com­bats de gla­dia­teurs. Il donne vie à Chyme le bron­chi­taire, rap­pelle que saint Gen­goult venge les ma­ris trom­pés, trouve les ban­tous aus­si sages que les Au­ver­gnats sont éco­nomes. Ses re­grets des morts les font re­vivre : on vou­drait mé­ri­ter d’être pleu­ré par lui. Le vo­lume de Via­latte que la col­lec­tion Bou­quins vient de faire pa­raître sous le titre Ré­su­mons­nous brille de toutes les faces du ta­lent de ce­lui qui fit de La Mon­tagne un quo­ti­dien na­tio­nal, pour ne pas dire uni­ver­sel. Ses chro­niques ci­né­ma­to­gra­phiques ont la même force que ses chro­niques lit­té­raires et il parle avec la même jus­tesse d’au­tant en em­porte le vent que de Mai­gret ou d’as­té­rix, de Di­no Buz­za­ti ou d’hen­ri Pour­rat, son Ar­verne ma­jus­cule. Je dis jus­tesse parce que je dé­fie qu’on lise ces chro­niques sans éprou­ver l’en­vie de voir ou de re­voir ces films, de lire ou de re­lire ces ro­mans, ces mémoires, ces es­sais. Beau­coup de lec­teurs dé­cou­vri­ront les pages que Via­latte consa­cra à l’al­le­magne, avant et après la guerre, et qui furent pu­bliées sous ce titre via­lat­tesque : Les Ba­nanes de Kö­nig­sberg. On y par­court Ber­lin en 1925, « ca­pi­tale de la fer­men­ta­tion hu­maine » dans une Al­le­magne qui exulte d’avoir vain­cu l’hy­per­in­fla­tion, celle où un dol­lar va­lait quatre mille deux cents mil­liards de marks. On y voit se for­mer l’hé­bé­tude d’un peuple, son consen­te­ment à la mys­ti­fi­ca­tion, puis son en­thou­siasme à en faire son idéal. On y voit des hommes « qui lèvent le bras, comme un chien lève la patte, à tout mo­ment, pour sa­tis­faire un be­soin hon­teux ». On y voit l’opi­niâ­tre­té mise par les ac­teurs comme par les té­moins à at­té­nuer, voire à nier la bar­ba­rie in­ouïe du Troi­sième Reich. On y lit le re­le­vé im­pla­cable et sans com­men­taire que Via­latte donne des ar­gu­ments avan­cés pour leur dé­fense par les ac­cu­sés des pro­cès de Bel­sen et de Ham­bourg : il est aus­si gla­çant que l’in­ven­taire qu’il dresse des ré­ponses re­cueillies au­près de ceux qui peu­plaient le voi­si­nage des camps et qui, bien sûr, ne s’in­ter­ro­gèrent ja­mais sur l’odeur qui mon­tait de leur che­mi­née. Long­temps après avoir écrit ces pages, Via­latte s’éton­na de l’en­thou­siasme pro­vo­qué chez des in­tel­lec­tuels par la Ré­vo­lu­tion cultu­relle de Mao dont les pre­miers té­moi­gnages libres mon­traient la cruau­té. Je dis qu’il s’en éton­na, ce n’est pas exact ; il s’en at­tris­ta. Il avait ap­pris avec Bos­suet que « Dieu se rit des créa­tures qui mau­dissent les ef­fets dont elles conti­nuent à ché­rir les causes ». Le ciel vous tienne en joie.

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