Les fan­tômes de l’his­toire

Le Chi­nois Mo Yan pu­blie, en France, Les re­trou­vailles des com­pa­gnons d’armes. Un ré­cit fan­tas­tique au temps de l’ar­mée ré­vo­lu­tion­naire.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Blan­dine Hu­tin-mer­cier blan­dine.hu­tin@cen­tre­france.com Les re­trou­vailles des com­pa­gnons d’armes.

De Mo Yan, l’un des plus cé­lèbres écri­vains chi­nois contem­po­rains, prix No­bel en 2012 pour no­tam­ment le « réa­lisme hal­lu­ci­na­toire » de son oeuvre, on connaît la di­ver­si­té des ins­pi­ra­tions, la plume vi­brante et la poé­sie dé­li­cate. On connaît aus­si son in­té­rêt pour l’his­toire, celle de sa pro­vince na­tale du Shan­dong no­tam­ment, ses ré­cits épiques et ex­trê­me­ment do­cu­men­tés jusque sur la pé­riode du Grand Bond en avant, dont sa fa­mille a souf­fert.

C’est cette patte oni­rique, fan­tas­tique et un peu ma­gique, mê­lée à une grande pré­ci­sion du ré­cit, que l’on re­trouve dans son nou­veau ro­man tra­duit au Seuil (il est pa­ru en Chine en 1992 dé­jà), Les re­trou­vailles des com­pa­gnons d’armes.

Deux an­ciens sol­dats de l’ar­mée Rouge se re­trouvent donc après des an­nées de sé­pa­ra­tion, se sur­prennent, se ra­content, s’émeuvent, s’amusent. Mais c’est sur la cime d’un saule qu’ils se re­trouvent, au pied d’une ri­vière dé­chaî­née. Des plaques de rouille s’ef­feuillent des joues de l’un d’eux, tan­dis que l’autre s’émer­veille d’une col­lec­tion de lu­cioles mer­veilleu­se­ment lu­mi­nes­centes.

Étrange, me di­rez­vous ? Pas dans le monde de Mo Yan, où les morts sont bien vi­vants, où le temps s’ef­face et la fra­ter­ni­té de­meure, la na­ture prend vie dans une fresque pic­tu­rale et so­nore mer­veilleuse ou drôle. Un monde sur­tout où le ma­cabre est su­jet à toutes les poé­sies, les hor­reurs aux rê­ve­ries les plus libres, où le sens de la vie peut prendre des tour­nants in­at­ten­dus et les morts ve­nir en aide aux vi­vants.

Entre fan­tômes, on pleure, on rit, on aime, on se déses­père des hu­mains et d’un sys­tème ab­surde, hié­rar­chi­sé à ou­trance, ul­tra­po­li­ti­sé et main­te­nant dans la pau­vre­té des cam­pagnes en­tières. Mo Yan joue avec sub­ti­li­té de toutes les cordes émo­tion­nelles d’une lit­té­ra­ture réa­liste et na­tu­ra­liste, qui nous donne le sen­ti­ment, le livre re­fer­mé, d’avoir long­temps rê­vé tout en ayant beau­coup ap­pris.

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