Les pri­son­niers de l’ély­sée

Ré­si­dence of­fi­cielle des pré­si­dents de la Ré­pu­blique, le pa­lais de l’ély­sée fait rê­ver tous les aspirants à la plus haute fonc­tion. Pour­tant, beau­coup de ses lo­ca­taires disent s’y sen­tir « pri­son­nier ». Étrange pa­ra­doxe.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jean-marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

Le man­dat de Fran­çois Hol­lande prend fin le di­manche 14 mai. C’est ce jour­là que pour­rait être or­ga­ni­sée au pa­lais de l’ély­sée la cé­ré­mo­nie d’in­ves­ti­ture du nou­veau chef de l’état. Le vingt­cin­quième pré­sident de la Ré­pu­blique rac­com­pa­gne­ra­t­il son pré­dé­ces­seur jus­qu’à sa voi­ture ?

Le 15 mai 2012 Fran­çois Hol­lande avait aban­don­né Ni­co­las Sar­ko­zy en haut des marches du pa­lais, contrai­re­ment à Ni­co­las Sar­ko­zy qui avait pro­lon­gé jus­qu’à la voi­ture de Jacques Chi­rac le 16 mai 2007. Dans le do­cu­men­taire Moi, can­di­dat, dif­fu­sé il y a quelques jours sur Ca­nal +, Fran­çois Hol­lande a re­gret­té son propre manque de cour­toi­sie.

C’est que, dans ce pa­lais aux murs trois fois cen­te­naires, on cultive en ar­tiste l’art de la mise en scène avec au moins au­tant de ta­lent que ce­lui du mystère et du se­cret. « L’ély­sée est un théâtre », écrivent Pa­trice Du­ha­mel et Jacques San­ta­ma­ria dans L’ély­sée, histoire, se­crets, mys­tères dont une nou­velle édi­tion vient de pa­raître chez Plon. « Peu­plé, hier comme au­jourd’hui, de per­son­nages ro­ma­nesques. Le spec­tacle va de la tragédie au vau­de­ville dans des dé­cors conçus pour Of­fen­bach. »

Un théâtre fait pour le drame se­lon le Cor­ré­zien De­nis Tilli­nac, qui a beau­coup fré­quen­té le pa­lais lors des deux man­dats de Jacques Chi­rac (1995­2007) : « L’ély­sée est une mai­son de fa­mille dont l’exi­gui­té pré­dis­pose aux ma­cé­ra­tions né­vro­tiques. Des haines à la Mau­riac peuvent y cuire à l’étouf­fée. »

La mai­son a été le théâtre de dé­mis­sions, tra­hi­sons, morts bru­tales, as­sas­si­nats, sui­cide, ma­la­dies men­tales… Y au­rait­il une ma­lé­dic­tion de l’ély­sée ? s’in­ter­rogent ré­gu­liè­re­ment les jour­na­listes. « Quelle mai­son ! re­lèvent Pa­trice Du­ha­mel et Jacques San­ta­ma­ria. Na­po­léon Ier l’ado­rait, de Gaulle ne l’ai­mait pas. Mme Pompidou ne son­geait qu’à la fuir, Ber­nar­dette Chi­rac s’y sen­tait comme chez elle. “Trop pe­tit”, di­sait Fé­lix Faure, “Trop grand”, ré­pon­dait Ar­mand Fal­lières. »

L’ombre du gé­né­ral

La plu­part des lo­ca­taires du pa­lais s’ac­cordent pour dire que c’est une pri­son. « Que vous manque­t­il ? » de­man­dait­on à Va­lé­ry Gis­card d’es­taing quelque temps après son élec­tion de 1974. « La li­ber­té » ré­pon­dait­il.

Dans sa bio­gra­phie de Georges Pompidou, Éric Rous­sel rap­porte ces confi­dences de Pompidou à Phi­lippe de Gaulle : « Ici, je suis pri­son­nier. Ma femme est en­core plus af­fec­tée que moi par cette si­tua­tion. Je suis cou­pé de l’ex­té­rieur. Bien sûr, je re­çois beau­coup de monde, mais les bruits de la ville me par­viennent ici ta­mi­sés, dé­for­més. »

« Ne vous lais­sez pas en­fer­mer ici. On y est un peu pri­son­nier, vous ver­rez », avait glis­sé Va­lé­ry Gis­card d’es­taing à Fran­çois Mit­ter­rand, le jour de la pas­sa­tion de pou­voirs, le 21 mai 1981. Fran­çois Mit­ter­rand a sui­vi le conseil : « J’ai or­ga­ni­sé ma vie de telle sorte que je ne sois pas pri­son­nier de ma fonc­tion au­de­là du né­ces­saire. » Fran­çois Hol­lande éga­le­ment qui a dé­bu­té son man­dat en conti­nuant à ha­bi­ter avec Va­lé­rie Trier­wei­ler dans leur appartement du 15e ar­ron­dis­se­ment. L’ely­sée ? « Un lieu cou­pé de la vie, où le si­lence est im­pres­sion­nant » dit Fran­çois Hol­lande en se qua­li­fiant de « spectre de l’ély­sée ».

Jacques Chi­rac a pas­sé douze ans à l’ély­sée. Il entre le 17 mai 1995 « dans ce pa­lais où plane un grand fan­tôme coif­fé d’un ké­pi à deux étoiles », écri­ra De­nis Tilli­nac. À la veille de l’ins­tal­la­tion de son suc­ces­seur, Mit­ter­rand avait fait ré­amé­na­ger le bu­reau tel qu’il était en 1969 quand le gé­né­ral de Gaulle a quit­té le pou­voir. « Mit­ter­rand a vou­lu faire un geste à mon égard et il a trou­vé le bon geste », écrit Jacques Chi­rac dans ses mémoires.

Contrai­re­ment à son pré­dé­ces­seur, qui n’y dor­mait pas sou­vent, Jacques Chi­rac « ha­bite » le pa­lais. Jus­qu’à l’iso­le­ment ? « En­fer­mez pen­dant deux ans le meilleur li­mier de la meute dans un appartement, il ne sen­ti­ra plus un san­glier à deux mètres », dé­plore De­nis Tilli­nac après la dis­so­lu­tion de 1997 dans une « Chro­nique d’un dé­sen­chan­te­ment » pu­bliée dans Le Monde.

JAR­DINS. 14 juillet 1999, Jacques Chi­rac avant son interview par Elise Lu­cet, Claude Sé­rillon et Pa­trick Poivre d’ar­vor. PHO­TOS AFP

BI­BLIO­THÈQUE. 8 oc­tobre 1992, Pierre Bé­ré­go­voy et Fran­çois Mit­ter­rand. Le Pre­mier mi­nistre se sui­ci­de­ra sept mois plus tard.

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