Bai­gnas­soute et chi­chi­nette Flo­rence Ché­do­tal

Un lin­guiste dit toute la poé­sie et l’in­ven­ti­vi­té des mots de nos ré­gions

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Qu’il s’agisse de se prendre une bonne pom­pette ou d’es­pé­pis­ser (épier) son voi­sin, les mots ré­gio­naux ra­vissent Loïc De­pe­cker, qui vient de leur consa­crer « Un Pe­tit dic­tion­naire in­so­lite ». Non sans l’idée de les ré­ha­bi­li­ter.

En digne Ch’ti, il sait de quoi il parle. « Je viens d’une ré­gion très dia­lec­tale, le Nord ». D’ailleurs, avant de dé­bar­quer à Pa­ris, il pen­sait que tout le monde par­lait comme lui, man­geait des pé­totes (pommes de terre) et pas­sait la loque à re­lo­que­ter (ser­pillière), ce « gros pléo­nasme » de sa grand­mère. « Mais ça veut bien dire ce que ça veut dire ». Loïc De­pe­cker y voit le lan­ci­nant va­et­vient de la ser­pillière. Un mot, d’ailleurs, qui n’a pas son pa­reil pour mu­ter d’une ré­gion à l’autre, voire d’un vil­lage à l’autre, tant la mul­ti­pli­ci­té des mots pour dé­si­gner la chose n’a d’égale que la fré­quence de son usage. « Sou­vent, dit­il en­core, les mots tra­hissent nos ori­gines ».

Les mille et une ma­nières de par­ler d’une ser­pillière

On trouve ain­si la pa­nosse dans les Alpes et le Lyon­nais, le gue­nillon en Bour­gogne, la bâche en France­com­té, la gueille à car­reaux dans les pays aqui­tains, la toile dans le Rous­sillon, la was­singue dans le Nord…

Dans son Pe­tit dic­tion­naire in­so­lite des mots ré­gio­naux (La­rousse), le lin­guiste fait ain­si le tour de France de ces ex­pres­sions bien d’chez nous, qu’il s’agisse des mots em­blé­ma­tiques de nos ré­gions, comme du fran­çais dé­for­mé à tra­vers les mots de pa­tois. Un « ma­té­riau riche » qu’il ai­me­rait « ré­ha­bi­li­ter », tant il ré­serve de « tré­sors d’in­ven­ti­vi­té ». Le drame, se­lon lui, est cette ma­nie de « tou­jours cher­cher à par­ler comme tout le monde », de « tou­jours vou­loir s’ajus­ter au fran­çais cen­tral », ce­lui des mé­dias et des uni­ver­si­taires. De vou­loir asep­ti­ser. Comme si par­ler au­tre­ment si­gni­fiait mal par­ler. Quand il écoute dis­cou­rir les can­di­dats à la pré­si­den­tielle, il re­grette que l’on n’en­tende pas plus sou­vent des ac­cents comme ce­lui du ro­cailleux Las­salle.

À ce pro­pos, le Lan­gue­doc a une jo­lie ma­nière d’ap­pe­ler le po­li­ti­cien adepte du ser­rer de louches en mode in­ten­sif : le toque­ma­nette (touche­main).

Le lin­guiste a, quant à lui, une ten­dresse par­ti­cu­lière pour les noms de fleurs, aux­quels il consacre un cha­pitre. Ce myo­so­tis appelé ai­mez­moi en Bour­gogne, ou ce co­que­li­cot sur­nom­mé fleur de ton­nerre dans les Ar­dennes. « Il se­rait dom­mage que ce­la se perde », confie le pro­fes­seur en sciences du lan­gage à la Sor­bonne.

Au fil des pages, on dé­niche aus­si ce bi­sou­gou­line (bi­sou ba­veux) d’an­jou, la ca­gouille (es­car­got) des Cha­ren­tais, le frotte­mu­raille d’au­vergne, un être désoeu­vré tout juste bon à te­nir les murs, le bai­gnas­soute, ce tou­riste im­por­tun qui ne pense qu’à se bai­gner sur les côtes cha­ren­taises, ou en­core ce brasse­bouillon d’an­jou, qui s’ac­tive sans ap­pli­ca­tion et sans grand ré­sul­tat… Pas grand­chose à bras­ser dans un bouillon.

L’ivresse, la mé­téo, l’amour, le sexe, la fête, le tra­vail, le jeu, la vie quoi… « Ces mots de nos ré­gions sont des mots de conni­vence, des mots de la fa­mille. Les gens y sont très at­ta­chés, ce sont nos ra­cines. À tra­vers ces mots, dé­file toute une so­cio­lo­gie de la France », com­mente Loïc De­pe­cker, éga­le­ment dé­lé­gué gé­né­ral à la langue fran­çaise et aux langues de France. Une fonc­tion qui consiste à mo­der­ni­ser le fran­çais afin qu’il soit en me­sure de dé­crire toutes les nou­veau­tés sans trou­ver re­fuge dans l’an­glais. Un re­gard vers l’ave­nir qui trouve par­fois ses so­lu­tions dans le pas­sé ré­gio­nal. Comme ce ré­gio­na­lisme dé­ni­ché dans la ré­gion nan­taise, éga­le­ment très uti­li­sé en Bel­gique, et of­fi­cia­li­sé : l’au­bette qui vient à pro­pos rem­pla­cer « abri­bus », marque dé­po­sée et dif­fi­cile à uti­li­ser pour un ar­rêt de tram­way ou de taxi.

Nos ré­gions parlent aus­si avec ta­lent des en­fants. Outre la chi­chi­nette pro­ven­çale, cette pe­ti­te­fille qui fait des chi­chis, et l’af­fec­tueux pit­choun, pe­ti­tou­net au­ver­gnat, mi­not, on trouve aus­si tout un éven­tail de termes pour qua­li­fier le pe­tit der­nier d’une fra­trie qui sur­git alors qu’on ne l’at­ten­dait plus : le tar­dillon nor­mand, le cu­lot lor­rain (fond de la bou­teille), le re­pi­chon ,le rè­ve­neux ,la ra­vi­sette… Et si ja­mais ce­lui­ci tar­dait à de­ve­nir propre, il fi­ni­rait bien par se re­trou­ver af­fu­blé du poé­tique sur­nom de chie à cu­lotte. En ré­gion, on parle vrai.

TRÉ­SORS DE LA LANGUE. « Ces mots de nos ré­gions sont des mots de conni­vence, des mots de la fa­mille. Les gens y sont très at­ta­chés, ce sont nos ra­cines », com­mente le lin­guiste Loïc De­pe­cker. PHO­TO AFP

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