« L’in­té­rêt col­lec­tif me fait vi­brer »

Avec d’autres mi­li­tants de la so­cié­té ci­vile, Emmanuel Bou­hier a créé des condi­tions so­ciales et de lo­ge­ment fa­vo­rables à l’éman­ci­pa­tion de fa­milles dont per­sonne ne veut vrai­ment, ni dans leur pays, ni ici.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

En ter­mi­nale, à An­gou­lême, Emmanuel Bou­hier avait ima­gi­né une en­traide entre ly­céens pour s’épau­ler en pré­vi­sion du bac­ca­lau­réat. « Je trou­vais ri­di­cule ce cloi­son­ne­ment entre fi­lières alors que les ma­theux pou­vaient ai­der les lit­té­raires et vice ver­sa. » Mais, entre convaincre l’ad­mi­nis­tra­tion et mo­bi­li­ser les condis­ciples, la belle idée ne put se ma­té­ria­li­ser qu’à trois se­maines de l’exa­men.

« L’in­di­vi­du ne peut se dé­ve­lop­per que dans un en­vi­ron­ne­ment bien­veillant »

« De la coupe aux lèvres, il y a du che­min », au­ra re­te­nu le jeune homme de cette pre­mière ex­pé­rience col­la­bo­ra­tive, dé­ter­mi­nante : « J’ai pris conscience que l’in­té­rêt col­lec­tif me fai­sait vi­brer, que la co­opé­ra­tion était une al­chi­mie sub­tile, dif­fi­cile à trou­ver, mais qui dé­te­nait un ef­fet mul­ti­pli­ca­teur. »

Sa « quête du Graal », re­con­naît cet in­gé­nieur de 42 ans, pro­tes­tant en­ga­gé, a peu va­rié de­puis ses jeunes an­nées nour­ries de syn­di­ca­lisme étu­diant, « ou­til d’éman­ci­pa­tion », et de co­opé­ra­tive ou­vrière. Mais quand le char­gé de dé­ve­lop­pe­ment des in­fra­struc­tures aé­ro­por­tuaires de Cler­mont­ferrand a pris les rênes de la Ci­made, sa re­cherche de l’homme « dans ce qu’il a de meilleur » a pris de l’am­pleur aux cô­tés des mi­grants, des ré­fu­giés et des de­man­deurs d’asile.

« Nous avions du mal à suivre les fa­milles dé­bou­tées du droit d’asile, et pas ex­pul­sables, bal­lot­tées d’hô­tel en hô­tel, qui se re­trou­vaient à la rue entre deux hé­ber­ge­ments. Une po­pu­la­tion, en ma­jo­ri­té com­po­sée d’en­fants, dont per­sonne ne veut. Comment dans ces condi­tions d’ur­gence, peut­on s’en sor­tir, s’éman­ci­per, et de­ ve­nir des ci­toyens libres ? », in­ter­roge Emmanuel Bou­hier.

Des portes de sor­tie

De l’as­so­cia­tion avec le Se­cours Po­pu­laire et le Se­cours Ca­tho­lique (Ate­lier Lo­ge­ment So­li­daire) est né Al­ter­na­tiv Hô­tel, un pro­jet unique, « 30 % moins cher que l’hô­tel et plus ef­fi­cace, avec un sui­vi so­cial ».

« Nous avons pro­po­sé au Conseil dé­par­te­men­tal du Puy­de­dôme de louer des ap­par­te­ments, de por­ter le bail et de conclure un contrat d’hé­ber­ge­ment avec les fa­milles dé­si­gnées par une com­mis­sion ad hoc. Outre cette mise à l’abri et la sta­bi­li­té qui en dé­coule, les tra­vailleurs so­ciaux les aident dans les dé­marches administratives, la dé­fense de leurs droits. Et le tis­su mi­li­tant lo­cal les ac­com­pagne par l’ap­pren­tis­sage du fran­çais, le sou­tien sco­laire, le dé­ve­lop­pe­ment des com­pé­tences, un ac­cès à la culture, au sport, un jar­din par­ta­gé… Sans l’éner­gie ap­por­tée par ces be­soins fon­da­men­taux, so­ciaux, in­tel­lec­tuels, per­sonne ne peut re­prendre en mains sa vie, ni trou­ver des portes de sor­tie. »

« Nous pen­sons que l’in­di­vi­du ne peut se dé­ve­lop­per que dans un en­vi­ron­ne­ment bien­veillant et non par la contrainte ou la me­nace. Ça a l’air de tom­ber sous le sens mais ce n’est pas tou­jours per­çu comme tel dans notre pays, sur­tout au­jourd’hui, entre cris­pa­tion et re­jet de l’autre », pour­suit le mi­li­tant.

Sur les 34 fa­milles hé­ber­gées en cinq ans dans les 21 lo­ge­ments à dis­po­si­tion (120 per­sonnes dont 70 en­fants), 13 sont sor­ties du dis­po­si­tif et peuvent en­vi­sa­ger un ave­nir.

Emmanuel Bou­hier veut main­te­nant es­sai­mer, que cette ex­pé­rience po­si­tive pro­fite à d’autres, en par­ti­cu­lier aux mi­neurs étran­gers iso­lés. Via Ate­lier Lo­ge­ment So­li­daire, il sou­tient ac­ti­ve­ment un pro­jet d’hé­ber­ge­ment se­mi­col­lec­tif, « chez M.A.M.I.E », qui mêle l’ac­com­pa­gne­ment so­cial, ju­ri­dique, édu­ca­tif et la for­ma­tion à l’en­tre­pre­na­riat. « Je rêve qu’un lien de co­opé­ra­tion s’éta­blisse entre ces jeunes gens pour qu’ils s’en­traident une fois qu’ils se­ront des hommes et des femmes. »

CI­TOYEN­NE­TÉ. « La so­cié­té ci­vile a de la lé­gi­ti­mi­té à in­ter­ve­nir dans les af­faires pu­bliques », af­firme Emmanuel Bou­hier avec force. PHO­TO FRANCK BOILEAU

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