CHRO­NIQUE DU TEMPS PRÉ­SENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

Vieillir, c’est vivre long­temps

Les jeunes vieillissent. Pas seule­ment les jeunes d’au­jourd’hui : il est éta­bli sans contes­ta­tion pos­sible que le vieillis­se­ment des jeunes re­monte à la plus haute An­ti­qui­té. An­cien jeune moi­même, je peux té­moi­gner de la puis­sance de ce phé­no­mène, mais, plus en­core, de la ra­pi­di­té de son sur­gis­se­ment. Bras­sens le chan­tait : au bou­le­vard du temps qui passe, l’été de la SaintMar­tin n’est pas loin du temps des ce­rises. Des hec­to­litres d’encre ont cou­lé pour peindre l’éton­ne­ment, les re­grets, les dé­cep­tions, les re­mords, le cha­grin, les do­léances, les hu­meurs grises et les hu­meurs noires qui s’in­si­nuent dans l’âme de ceux qui ne com­prennent pas comment leur jeu­nesse a pu les lâ­cher en che­min et, comme l’écri­vait Ara­gon, « por­ter à d’autres le prin­temps ». À vrai dire, je pour­rais en­chaî­ner jus­qu’à la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle poèmes et chan­sons qui montrent que la jeu­nesse est un plat qui se mange froid. Je pré­fère cher­cher une conso­la­tion, chez un bio­lo­giste, Jean Ros­tand, qui ob­ser­vait que « le vieillis­se­ment est d’au­tant plus ac­tif que l’être est plus jeune. Ce qui vieillit le moins vite, c’est le vieillard ». Em­ma Mo­ra­no se hâ­ta si len­te­ment de vieillir qu’elle at­tei­gnit 117 ans et 137 jours. (Pour que notre fier­té na­tio­nale ne soit pas at­ teinte, rap­pe­lons que Jeanne Calment tînt bon jus­qu’à 122 ans et 164 jours). Quand un vieillard aus­si vieux meurt, on ne sait plus où don­ner de la ré­fé­rence pour four­nir une idée concrète de sa lon­gé­vi­té. On comp­ta donc le nombre de fois où Em­ma vit la fu­ma­ta bian­ca s’éle­ver au­des­sus de saint Pierre de Rome. Onze. Le nombre de gou­ver­nants qu’elle vit pas­ser : trois rois, douze pré­si­dents de la Ré­pu­blique et soixante­six pré­si­dents du Conseil. On au­rait sans doute don­né une meilleure idée des chan­ge­ments qu’em­ma connut en sou­li­gnant que l’an­née de ses 4 ans, l’avion des frères Wright par­cou­rut 39 mètres à la vi­tesse de 500 mètres à l’heure, tan­dis qu’aux en­vi­rons de son cent quin­zième an­ni­ver­saire, la sonde Ro­set­ta, après dix ans cinq mois et quatre jours de voyage et six mil­liards quatre cents mil­lions de ki­lo­mètres par­cou­rus, réus­sis­sait son ren­dez­vous avec la co­mète Tchou­ri. Si l’on en croit la presse ita­lienne, en 2014, Em­ma vieillis­sait dans une condi­tion phy­sique et cé­ré­brale qui lui per­met­tait tout à fait de me­su­rer l’ex­ploit ac­com­pli par les sa­vants concep­teurs de Ro­set­ta. Avait­elle un se­cret ? Un ré­gime ali­men­taire que l’on pour­rait com­mer­cia­li­ser avec pro­fit ? Une hy­giène de vie que l’on pour­rait don­ner en exemple ? Mau­vaise pioche : de­puis ses vingt ans, soit pen­dant près d’un siècle, Em­ma dé­gus­tait chaque jour trois oeufs riches en graisse et en cho­les­té­rol, et ne se lais­sait al­ler que ra­re­ment à consom­mer ces fruits ou ces lé­gumes que les pres­crip­tions gou­ver­ne­men­tales nous font un de­voir d’in­gé­rer quo­ti­dien­ne­ment par pa­quets de cinq. Quant à ses 79 ans de cé­li­bat vo­lon­taire, il me semble qu’ils désenflent les pro­cla­ma­tions ta­pa­geuses des ma­ga­zines qui font de la sexua­li­té une clef de la lon­gé­vi­té. À vrai dire, à par­cou­rir les en­tre­tiens que feue notre doyenne de l’hu­ma­ni­té don­na de­puis son en­trée dans le pe­lo­ton de tête des ma­triarches, Em­ma Mo­ra­no fut une femme cou­ra­geuse, vo­lon­taire, dure à la tâche (elle ne prit sa re­traite qu’à 75 ans, soit dit sans in­ter­fé­rer avec les dé­bats du mo­ment). Ajou­tons qu’elle se mon­tra tou­jours ja­louse de son in­dé­pen­dance, au point de re­fu­ser de vieillir ailleurs que chez elle, où elle ne to­lé­ra que l’an pas­sé la pré­sence d’une aide per­ma­nente. Peut-être rien de tout ce­la n’a-t-il à voir avec la lon­gueur de la vie d’em­ma. Peut­être seule la gé­né­tique en est la clef. Mais, dans l’in­cer­ti­tude, je pré­fère m’ac­cro­cher à la ré­ponse de l’in­fir­mière som­mée de don­ner une ex­pli­ca­tion aux 117 an­nées que ve­nait d’ac­com­plir sa pro­té­gée : « Elle me fait rire ». Le ciel vous tienne en joie.

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