Le phy­sique, ça compte !

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Pau­line Ma­reix ig@cen­tre­france.com

Dans une so­cié­té où les images dé­ferlent à un rythme ef­fré­né, cer­tains se mettent à la diète, d’autres passent sur le billard ou chez le coif­feur… Et quand il faut pas­ser de­vant les ca­mé­ras, tous passent par la case ma­quillage. Les hommes comme les femmes. Faut-il être beau pour réus­sir en po­li­tique ?

Il y a quelque chose de qua­siin­fan­tile à voir des ma­quilleuses s’af­fai­rant au­tour d’un homme po­li­tique, ba­voir blanc au­tour du cou, ta­po­tant sa mine concen­trée à coups d’éponge à fond de teint, quelques ins­tants avant un dé­bat… Une mise en beau­té un peu gê­nante peut­être, mais de­ve­nue in­dis­pen­sable, pour les femmes comme pour les hommes, avant d’al­ler en dé­coudre sur le pla­teau. C’est ce que ra­conte Anne de Marn­hac, nor­ma­lienne et his­to­rienne, spé­cia­liste de la beau­té et de l’image, dans son der­nier livre (*). En­tre­tien.

Peut-on dire que la beau­té d’un can­di­dat in­fluence les élec­teurs ? Il ne s’agit pas de beau­té ou de mor­pho­lo­gie. Il s’agit plu­tôt du lan­gage du corps, de ce que l’on dé­gage. La peau est le mi­roir de l’âme. Trans­pi­rer de­vant un doua­nier, c’est lui en­voyer un signe évident. Trans­pi­rer lors d’un dé­bat té­lé­vi­sé peut si­gni­fier que l’on a peur, que l’on est ten­du, que l’on est en mau­vaise san­té… C’est ce qui s’est pas­sé en 1960, aux États­unis : lors du dé­bat té­lé­vi­sé qui l’op­po­sait à Ken­ne­dy, Nixon est ap­pa­ru avec de la sueur, on a dû al­ler lui cher­cher du ma­quillage dans un drug­store (Ken­ne­dy, élé­gant tout le long du dé­bat, avait rem­por­té de peu l’élec­tion pré­si­den­tielle cette an­née­là). On ne peut pas ne pas pen­ser que ce­la joue.

Peut-on faire un pa­ral­lèle entre le lan­gage propre aux hommes po­li­tiques et le fait qu’ils se ma­quillent ? C’est évident. Il existe une ana­lo­gie entre l’idée du masque et le dis­cours po­li­tique au­quel on peut re­pro­cher de ca­cher du vide, de tri­cher avec la réa­li­té… Quand les po­li­tiques en­lèvent leurs beaux cos­tumes et leurs belles chaus­sures, qu’y a­t­il der­rière ? Ce vi­sage est­il un trompe­l’oeil ? C’est trou­blant parce que le po­li­tique est ce­lui qui avance qu’il n’a pas be­soin de ces ar­ti­fices, qui dit qu’il parle vrai. Dans cette so­cié­té de l’image per­ma­nente dans la­quelle on vit, ils ont dû se construire un vi­sage, une sil­houette, un per­son­nage, qui servent à pas­ser un mes­sage.

Des exemples ? Un peu comme Do­nald Trump, Sil­vio Ber­lus­co­ni était ex­ces­si­ve­ment et ar­ti­fi­ciel­le­ment bron­zé, ses che­veux teints lui don­naient l’air d’avoir un casque sur la tête. Une fa­çon de mon­trer qu’il reste un sé­duc­teur, qu’il n’est pas usé et qu’il n’use pas ses élec­teurs avec le temps. Si Ba­rack Oba­ma, qui est una­ni­me­ment consi­dé­ré comme un bel homme, a pris le par­ti de ne pas teindre ses che­veux blancs, c’était pour être en ac­cord avec son dis­cours d’au­then­ti­ci­té… et aus­si parce qu’il n’en avait pas be­soin. Et avant d’en­trer à l’ély­sée, Fran­çois Mit­ter­rand a dû se faire li­mer les ca­nines pour avoir l’air moins dé­vo­reur.

En France, il y a peu de place pour les hommes po­li­tiques aty­piques… La France s’est construit un sys­tème po­li­tique où il n’y a pas beau­coup de re­nou­veau. On di­rait une fa­brique de clones où le cos­tume­cra­vate im­pec­ca­ble­ment cou­pé est de ri­gueur. Mais cer­tains, comme Da­niel CohnBen­dit en son temps, n’obéissent pas à ces codes et sont conscients que ça peut plaire. C’est une fa­çon de culti­ver leur sin­gu­la­ri­té et c’est en ac­cord avec leurs idées. Mais par­fois, le « moi » des po­li­tiques peut aus­si par­ler, mal­gré eux…

C’est-à-dire ? Je parle no­tam­ment de Ni­co­las Sar­ko­zy et de sa col­lec­tion de montres de luxe qui lui collent une éti­quette « bling­bling ».

Il res­sort, dans tout ce­la, une re­cherche de la jeu­nesse à tout prix… Être jeune, c’est exis­ter sur le mar­ché de l’em­ploi, c’est pou­voir sé­duire. De plus, au­jourd’hui, nos hommes po­li­tiques sont scru­tés en per­ma­nence et de très près, alors que Jau­rès se mo­quait bien d’avoir un cos­tume bien cou­pé. Alors, on masque les cernes, on gomme le pas­sage du temps… C’est trou­blant, parce qu’on at­tend plu­tôt d’un homme po­li­tique de la sa­gesse…

(*) Les 101 mots du ma­quillage, par Anne de Marn­hac, édi­tions Ar­chi­books, 120 pages ; 12,90 eu­ros.

La jeu­nesse à tout prix de Ber­lus­co­ni, les che­veux blancs d’oba­ma…

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.