150 ans d’in­sta­bi­li­té ré­gio­nale

Dans la re­vue Mé­dio­ro­ma­nie, Jean­fran­çois Meu­nier livre un éton­nant at­las des dé­cou­pages ré­gio­naux dans le centre de la France. Une seule règle de­puis 150 ans : chaque carte se doit de contre­dire la pré­cé­dente.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Ju­lien Ra­pe­gno ju­lien.ra­pe­gno@cen­tre­france.com Re­vue. Mé­dio­ro­ma­nie, n° 14. At­las des agen­ce­ments ter­ri­to­riaux en France mé­diane. Contact : jean. blan­chon2@wa­na­doo.fr ou 04.73.79.10.26.

La Mé­dio­ro­ma­nie a une de­vise of­fi­cielle qui claque : « Ni du Nord, ni du Mi­di ». Ca vaut son « Ni dieu, ni maître ». Jus­te­ment, les Mé­dio­ro­mans dé­cla­rés, qui ne sont ni de fu­rieux anar­chistes, ni des au­to­no­mistes très dé­ter­mi­nés, se re­con­naissent un maître : Pierre Bon­naud, né en 1931, qui a en­sei­gné la géo­gra­phie à l’uni­ver­si­té Blaise­plas­cal à Cler­mont­fer­rand. C’est cet uni­ver­si­taire qui a fait naître la Mé­dio­ro­ma­nie ou France mé­diane dans les forges de l’âge du fer.

Jean­fran­çois Meu­nier, pro­fes­seur d’his­toire­géo­gra­phie au ly­cée Geor­geSand de Cosne­sur­loire (Nièvre) dé­toure ce « ter­ri­toire » en­core plus vaste que les nou­velles grandes ré­gions : « On a une large bande qui tra­verse tout le centre de la France, des Alpes à l’at­lan­tique, où l’on ob­serve des liens cultu­rels et lin­guis­tiques qui dé­passent la tra­di­tion­nelle fron­tière entre langues d’oïl et d’oc ». Les pro­mo­teurs de la Mé­dio­ro­ma­nie, af­fi­liés au Groupe de Sou­vi­gny (en hom­mage à ce haut lieu his­to­rique bour­bon­nais) n’hé­sitent pas à se lan­cer sur des pistes de re­cherches qui flirtent avec l’ac­tua­li­té.

Jean­fran­çois Meu­nier, qui est le seul contri­bu­teur du der­nier nu­mé­ro de la re­vue Mé­dio­ro­ma­nie, ap­porte un éclai­rage sur le re­dé­cou­page ré­gio­nal. S’il s’avoue peu convain­cu par les nou­veaux es­paces ré­gio­naux des­si­nés sous l’égide du pré­sident Hol­lande, le prof d’his­toire n’a pas dé­ve­lop­pé une pen­sée « cri­tique », il a juste dé­bal­lé des cartes. Toutes les cartes. Quatre­vingt­cinq au to­tal re­pré­sen­tant les pro­jets de re­dé­cou­pages ré­gio­naux ap­pli­qués à la France mé­diane de­puis la Ré­vo­lu­tion fran­çaise.

Ain­si que toutes les cir­cons­crip­tions ad­mi­nis­tra­tives, mi­li­taires, ju­di­ciaires, re­li­gieuses… qui ne se su­per­posent gé­né­ra­le­ment pas aux nou­velles ré­gions « po­li­tiques » (pas plus qu’elles ne se su­per­po­saient d’ailleurs aux pré­cé­dentes).

Pre­mière idée re­çue ébran­lée par cet at­las : les spé­cu­la­tions « ré­gio­nales » se sont fran­che­ment dé­ve­lop­pées dès le Se­cond Em­pire.

Be­noî­te­ment, on pen­sait que la « ré­gio­na­li­sa­tion » n’avait pu s’im­po­ser qu’après la Se­conde guerre mon­diale. Et que les dé­par­te­ments avaient pros­pé­ré du­rant cent cin­quante ans à l’ombre d’une « pen­sée unique » ja­co­bine.

« Dès le mi­lieu du XIXE siècle, on a cher­ché à fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique en créant des ré­gions », ob­serve Jean­fran­çois Meu­nier. Cet at­las ne re­cense pas moins de 26 pro­po­si­tions de dé­cou­pages en­

tre 1791 et 1941, c’est­àdire le pro­jet de Vi­chy, qui pré­fi­gure les ré­gions de pro­gramme. Comme cer­taines cartes sans len­de­main du XIXE siècle, le dé­cou­page ima­gi­né par l’état fran­çais a une ins­pi­ra­tion contre­ré­vo­lu­tion­naire : sa trame res­taure (en par­tie) les pro­vinces de l’an­cienRé­gime.

Li­mites his­to­riques, na­tu­relles, hy­dro­gra­phiques, aires d’in­fluence éco­no­miques ? Au­jourd’hui comme hier, bien ma­lin qui pour­rait tra­cer des li­mites ré­gio­nales in­dis­cu­tables pour agré­ger les dé­par­te­ments de cette France mé­diane qui ne bé­né­fi­cie « pas de cou­pure nette, comme peut l’être par exemple la val­lée du Rhône. Et c’est un es­pace où foi­sonnent les pe­tites grandes villes, qui se dis­putent le rôle de ca­pi­tale », ob­serve Jean­fran­çois Meu­nier.

Plus de 80 « dé­cou­pages » re­cen­sés

Un fes­ti­val des pro­vinces ima­gi­naires

Dans ce fes­ti­val des pro­vinces ima­gi­naires, qui s’étale sur cent cin­quante ans, rien ne dure, d’un géo­graphe ou d’un amé­na­geur­tech­no­crate à l’autre.

Un coup la Dor­dogne est rat­ta­chée au Li­mou­sin, un coup la Lo­zère et l’avey­ron sont rac­cro­chés à l’au­vergne. Le dé­par­te­ment de la Nièvre est par­mi les plus « in­stables », c’est­à­dire qu’il est per­pé­tuel­le­ment ba­la­dé entre l’op­tion « Ber­ry­bour­bon­nais­ni­ver­nais » et la Bour­gogne.

La jux­ta­po­si­tion de toutes ces ter­gi­ver­sa­tions car­to­gra­phiques a un ef­fet peut­être in­vo­lon­taire. L’op­tion des deux blocs, Au­gergne­rhône­alpes et Nou­velle­aqui­taine, est­elle moins lé­gi­time que d’autres ? Elle a certes dé­çu les te­nants d’un grand Mas­sif cen­tral, mais le prin­ci­pal en­sei­gne­ment de l’at­las de Jean­fran­çois Meu­nier n’est­il pas que la France mé­diane est dé­fi­ni­ti­ve­ment… in­dé­cou­pable ? De là à dire que la Mé­dio­ro­ma­nie est une et in­di­vi­sible, c’est un pas que les sages pro­fes­seurs du groupe de Sou­vi­gny se re­fusent de fran­chir.

FRANCE MÉ­DIANE. Le fa­meux géo­graphe Vi­dal de la Blache, dont les cartes ont or­né toutes les salles de classe de France, n’est pas le seul à s’être es­sayé au re­dé­cou­page ré­gio­nal.

AU­TEUR. Jean-fran­çois Meu­nier est pro­fes­seur à Cosne-sur-loire. © H. MAR­TIN

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