C

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

ette chro­nique au­ra pour but la cé­lé­bra­tion de Vincent Lin­don. Non pour sa ma­nière de cam­per Ro­din, ni pour au­cun des rôles dans les­quels il a été mé­mo­rable. Dieu sait pour­tant qu’il l’a été, dans un re­gistre lé­ger (tous les films de Pierre Jo­li­vet, de Ma pe­tite en­tre­prise à Je crois que je l’aime), ou ceux de Co­line Ser­reau, (La Crise ou La Belle verte), ou dans un re­gistre grave, chez Sté­phane Bri­zé qui osa nous rap­pe­ler notre fin inexo­rable dans Quelques heures de prin­temps, chez Alain Ca­va­lier dans cet ob­jet ci­né­ma­to­gra­phique in­as­si­mi­lable que fut Pa­ter, ou chez Em­ma­nuel Car­rère, dans un long mé­trage plus que trou­blant, La Mous­tache. Et que me par­donnent tous les réa­li­sa­teurs que j’ou­blie de men­tion­ner, Be­noît Jac­quot, Anne Le Ny, Phi­lippe Lio­ret ou Claire De­nis, par exemple. Mais, je l’ai dit, ce n’est pas pour la ma­nière dont il a ser­vi ces met­teurs en scène que j’en­tends por­ter Vincent Lin­don au pi­nacle. C’est pour un re­fus. Pas un re­fus spec­ta­cu­laire, un re­fus du spec­tacle. Plus pré­ci­sé­ment, un re­fus de l’image. Un re­fus de l’image à la ra­dio. Un jour de mai où l’ac­teur, en tour­née de pro­mo­tion, de­vait être in­ces­sam­ment pré­sent à l’an­tenne de 7h45 à 20 heures en qua­li­té de ré­dac­teur en chef in­vi­té d’une sta­tion de ra­dio com­mer­ciale, il a im­po­sé sa dé­ci­sion de ne pas être fil­mé, contrai­re­ment aux usages de cette sta­tion et d’un nombre crois­sant de ses concur­rentes. Mal­gré la grogne et la rogne de ceux des au­di­teurs qui ré­cla­mèrent de le voir à l’oeuvre, Lin­don n’a pas cé­dé. Par ami­tié et par res­pect pour ceux qui l’écou­taient et donc au nom du mys­tère, au nom du fan­tasme, au nom de l’ima­gi­na­tion. Par goût, aus­si, de ce que la ra­dio ap­porte en propre à ceux qui s’y ex­priment : la dé­con­trac­tion, le fait de n’avoir à se concen­trer que sur ce que l’on dit, sans sou­ci du noeud de sa cra­vate, de son ra­sage ap­proxi­ma­tif (je parle des hommes), des fan­tai­sies de ses mèches re­belles, des ra­tés de son ma­quillage, (je parle des femmes), ou des traces lais­sées sur le vi­sage par la briè­ve­té ou par les bon­heurs de la nuit pré­cé­dente (je parle pour tout le monde). Je sais le prix de ce que Vincent Lin­don nous ex­horte à pré­ser­ver. À l’au­di­teur, la ra­dio offre une sa­veur unique, celle des voix nues au ser­vice des mots. Elles les sou­lignent d’un phra­sé, les co­lorent d’un timbre, les nuancent d’une mo­du­la­tion, les pon­dèrent d’une in­flexion. Tous ceux qui ont trom­pé la mo­no­to­nie des jours avec « Le Tri­bu­nal des fla­grants dé­lires » ou dé­joué l’in­som­nie grâce aux « Maîtres du mys­tère », ou aux mises en ondes de pièces contem­po­raines ou du ré­per­toire savent com­bien leur train­train a été en­so­leillé ou leur so­li­tude peu­plée à me­sure que les voix et les sons leur don­naient un monde à ima­gi­ner, leur of­fraient de s’en re­pré­sen­ter les per­son­nages, de les ai­mer, les haïr ou les railler… Mais pour les émis­sions or­di­naires, les jour­naux, les pla­teaux où l’on dis­pute, ce qu’ap­porte la ra­dio est tout aus­si unique. Pour­quoi pen­sez­vous que, d’une en­quête à l’autre, c’est tou­jours la ra­dio qui vient en tête des mé­dias à qui l’on fait confiance ? Parce que les voix, les timbres, s’ils ne vous livrent au­cune in­for­ma­tion sur le phy­sique de ceux qui parlent, vous en disent beau­coup sur leur per­son­na­li­té, leur ca­rac­tère, leur na­ture. Dans le monde de l’in­vi­sible, c’est par une concen­tra­tion sans ef­fort que vous vous faites une idée de tel ou telle de ceux qui s’adressent à vous, que vous leur ac­cor­dez votre cré­dit, quel­que­fois votre es­time. Je vou­lais en té­moi­gner, pour fi­nir cette chro­nique, mais l’étu­diant désa­bu­sé qui lit par­des­sus mon épaule avant d’al­ler dor­mir en cours me dé­clare, dans son fran­çais ava­lé « toi, c’est pas pa­reil, t’as un phy­sique de ra­dio ». Le ciel vous tienne en joie.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.