« Évi­ter le point de vue unique »

Le psy­chiatre Serge Tis­se­ron conseille de prendre le temps d’échan­ger

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième Jour - Lu­do­vic Au­ré­gan ig@centre-france.com

Le psy­chiatre Serge Tis­se­ron rap­pelle l’im­por­tance du temps pas­sé en fa­mille et avec des amis pour ap­prendre à dé­ve­lop­per de l’em­pa­thie. À l’in­verse, il s’in­quiète du frein à la so­cia­bi­li­té que consti­tuent les ap­pa­reils élec­tro­niques.

En ce di­manche, jour­née tra­di­tion­nel­le­ment dé­diée à la fa­mille, le psy­chiatre Serge Tis­se­ron rap­pelle l’im­por­tance de ces mo­ments de so­cia­bi­li­té pour dé­ve­lop­per de l’em­pa­thie. Pour l’au­teur de L’em­pa­thie au coeur du jeu so­cial (éd. Al­bin Mi­chel), qui traite ré­gu­liè­re­ment du su­jet sur son site 3­6­912.com, ce mot « évo­ca­teur d’al­truisme, voire d’amour, a de quoi sé­duire en ces temps où nous cher­chons des rai­sons d’es­pé­rer ».

Ces mo­ments pas­sés en fa­mille le di­manche sont-ils im­por­tants pour dé­ve­lop­per le sen­ti­ment d’em­pa­thie ? Ils sont même très im­por­tants. Entre 1 et 4 ans, un en­fant ap­prend à iden­ti­fier les émo­tions. S’il passe plus de temps de­vant un écran qu’à in­te­ra­gir avec un hu­main, il risque d’avoir de la dif­fi­cul­té à bien com­prendre la si­gni­fi­ca­tion des mi­miques. C’est im­por­tant qu’il voit les mi­miques de plai­sir, de quié­tude ou de co­lère des membres de sa fa­mille et qu’il puisse en avoir l’ex­pli­ca­tion. Ça re­vient à com­prendre que les points de vue des uns et des autres peuvent être dif­fé­rents et ça ne s’ac­quiert qu’en par­lant. À par­tir de 8­9 ans va s’ajou­ter la troi­sième com­po­sante de l’em­pa­thie : il faut que l’en­fant com­prenne que son pa­pa peut avoir un point de vue, sa ma­man un autre, et être ca­pable d’ac­cep­ter tous ces points de vue comme pos­sibles.

Quels peuvent être les risques d’une ab­sence de mul­ti­pli­ci­té de points de vue ? Une si­tua­tion qui s’est dé­jà vue : des pa­rents ca­tho­liques pra­ti­quants, avec des en­fants qui de­viennent des mu­sul­mans convain­cus. Ces der­niers partent faire le dji­had en Sy­rie et les pa­rents disent : « On ne com­prend pas ce qui s’est pas­sé, on les a éle­vés dans la re­li­gion ca­tho­lique. » Mais si c’est une re­li­gion ca­tho­lique qui consi­dère que seul le ca­tho­li­cisme est va­lable, il ne faut pas s’éton­ner que l’en­fant garde la moi­tié du choix des pa­rents : qu’il n’y a qu’une seule chose va­lable. Ils changent l’ha­billage et passent d’une re­li­gion à une autre. C’est une grave er­reur de pen­ser qu’en éle­vant son en­fant dans un point de vue unique, il va res­ter dans ce même point de vue unique.

Et chez l’adulte ? On doit conti­nuer toute la vie à ac­cep­ter le point de vue d’au­trui, ça ne concerne pas que les en­fants. Sur un désac­cord, il faut d’abord l’en­vi­sa­ger, avant éven­tuel­le­ment de re­fu­ser l’opi­nion de son in­ter­lo­cu­teur. Beau­coup de gens la re­fusent parce qu’ils n’ac­ceptent pas que quel­qu’un puisse avoir un autre point de vue. L’em­pa­thie, c’est ac­cep­ter le point de vue d’au­trui et en­suite es­sayer de trou­ver des ar­gu­ments contra­dic­toires. Si les pa­rents ne sont pas at­ten­tifs à ce que dit et fait l’en­fant, il ne se­ra ja­mais at­ten­tif à ce que disent et font les autres.

Si l’on consi­dère que la jour­née du di­manche est celle de la fa­mille, le reste de la se­maine doit mar­quer une ou­ver­ture aux autres ? Il existe une étude de Lin­da Pa­ga­ni qui montre que les en­fants qui ont re­gar­dé la té­lé­vi­sion plus de deux heures par jour entre 2 et 3 ans ont, une fois at­teint l’âge de 13 ans, de la dif­fi­cul­té à re­gar­der le vi­sage d’au­trui. Ce sont ces ado­les­cents qui re­gardent tou­jours leur té­lé­phone mo­bile lors­qu’ils sont avec un in­ter­lo­cu­teur. Ils ne re­gardent pas ce té­lé­phone par plai­sir, mais parce qu’ils ont de la dif­fi­cul­té à consti­tuer le vi­sage d’au­trui comme sup­port de com­mu­ni­ca­tion. Si on leur en­le­vait leur té­lé­phone, ils re­gar­de­raient leurs ongles, leurs pieds, leur montre. Leur pro­blème, c’est le re­gard d’au­trui.

Vous in­di­quez dans votre livre que le temps pas­sé à se so­cia­li­ser di­mi­nue. C’est in­quié­tant… Ce temps pas­sé de­vant la té­lé­vi­sion n’est pas pas­sé à re­gar­der un vi­sage hu­main. Le constat de cher­cheurs sur l’em­pa­thie, c’est que l’em­pa­thie au­rait di­mi­nué ces der­nières an­nées. Et on ne voit pas pour­quoi, hor­mis pour cette rai­son­là. Ce constat in­vite donc les pa­rents à ap­prendre à vivre avec moins de té­lé, à ne l’al­lu­mer que pour des choses qu’ils ont vrai­ment en­vie de voir, à dis­cu­ter, à faire des jeux de so­cié­té. Avec les jeux de so­cié­té, on ri­gole en­semble, on s’in­quiète, on se met en co­lère par­fois, il y a de la vie. La fa­mille est un es­pace pri­vi­lé­gié pour construire l’em­pa­thie, mais ce­la sup­pose d’avoir du temps pour in­te­ra­gir.

Le dé­ve­lop­pe­ment du tra­vail le di­manche ne risque-t-il pas de com­plexi­fier les choses ? Le di­manche était un mo­ment pri­vi­lé­gié à une époque où les pa­rents ren­traient ha­ras­sés du tra­vail. Au­jourd’hui, beau­coup de pa­rents rentrent en ayant en­core une cer­taine dis­po­ni­bi­li­té. Beau­coup de choses se font dans le quo­ti­dien, tout ne se passe pas le sa­me­di et le di­manche. C’est im­por­tant d’avoir ce quart d’heure quo­ti­dien sans té­lé, sans ta­blette, ni smart­phone. Et le re­pas du soir est idéal pour ce­la.

EN­FANCE. L’ap­pren­tis­sage de l’em­pa­thie se fait dès le plus jeune âge, no­tam­ment à tra­vers le re­gard. PHO­TO AFP

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