La mé­moire vi­vante du mar­tyre de Tulle

Ré­fu­giée dans la ville avec son ma­ri juif elle est l’un des der­niers té­moins des 99 pen­dai­sons

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Région actualité - Alain Al­bi­net alain.al­bi­net@cen­tre­france.com

Ori­gi­naire de Li­moges et ve­nue se ré­fu­gier à Tulle, Alice Meyzie a per­du son jeune ma­ri dans l’at­taque de la ville, en juin 1944, avant d’as­sis­ter au mar­tyre des 99 pen­dus.

«Je ne sais pas pour­quoi, il y a deux ans, je me suis mise à écrire. J’en avais plein la tête. Je me le­vais la nuit. Ça a du­ré une an­née » ! Du haut de ses 89 prin­temps d’alors, et de­puis sa mai­son de re­traite des Jar­dins d’ar­ca­die à Li­moges, Alice Meyzie a en­tre­pris de ré­di­ger un livre sur l’his­toire de sa vie.

Une longue exis­tence qui dé­bute en 1925, à SaintY­rieix­la­perche, mais qui va tra­ver­ser, dans ses pires tour­ments, les si­nistres jour­nées du mar­tyre de Tulle, en juin 1944.

« Avec mon bre­vet élé­men­taire, ma­man vou­lait que je de­vienne ins­ti­tu­trice. Mais moi, je vou­lais faire coif­feuse », ra­conte Alice. Après son ap­pren­tis­sage et son CAP ob­te­nu en 1942, elle tra­vaille dans un sa­lon de la rue Ras­pail à Li­moges. Elle fait la ren­contre de Laurent La­za­ro­witz, un jeune is­raé­lite hon­grois de 19 ans, em­ ployé dans une usine aé­ro­nau­tique. De mi­lieu ai­sé, ses pa­rents sont ré­fu­giés dans une ferme louée près d’ar­gen­tat, en Cor­rèze. L’idylle condui­ra à un ma­riage clan­des­tin cé­lé­bré, fin 1942, par un sous­pré­fet sor­ti du ma­quis, dans ce sec­teur.

Vi­site de la Ges­ta­po

Après la guerre, Laurent vou­lait em­me­ner Alice aux États­unis. Il n’en au­ra pas le loi­sir, car le couple doit dé­jà quit­ter son piedà­terre li­mou­geaud, à cause de vi­sites de la Ges­ta­po.

Les tour­te­reaux s’ins­tallent à Tulle où tout semble tran­quille. Elle trouve un em­ploi dans un sa­lon de coif­fure, près de la Ma­nu­fac­ture d’armes, et lui chez un bras­seur.

Pour ne pas éveiller les soup­çons, elle prend une chambre chez l’ha­bi­tant, et lui ha­bite avec une fa­mille de ré­sis­tants à 5 km de la ville. « On se re­trou­vait le soir pour man­ger en­semble dans un pe­tit res­tau­rant », se sou­vient Alice.

La vie coule ain­si jus­qu’au prin­temps 1944, mais la Ges­ta­po se re­met sur la trace de Laurent, qui doit se ré­fu­gier chez ses pa­rents.

Le 7 juin, juste avant l’at­taque de Tulle par le ma­quis, Laurent monte d’ar­gen­tat, dans un ca­mion de la Ré­sis­tance, pour ve­nir cher­cher Alice et lui évi­ter d’être prise au mi­lieu des com­bats. « Il s’est re­trou­vé à la gare, en même temps que la ving­taine de gardes­voies qui furent mi­traillés par les Al­le­mands », ex­plique cette der­nière.

« Per­sonne n’a ja­mais pu dire com­ment ce­la s’est réel­le­ment pas­sé. Ils étaient mé­con­nais­sables et je n’ai ap­pris la nou­velle que deux jours plus tard, à la morgue de l’hô­pi­tal ».

Entre­temps, la ville a été en par­tie conquise par les ma­qui­sards, jus­qu’à l’ar­ri­vée de la si­nistre di­vi­sion SS Das Reich, le 8 juin au soir, en pro­ve­nance de Brive. « Les sol­dats mi­traillaient tout », dé­crit Alice qui lo­geait dans une mai­son près de la place de Souil­hac. « Ma fa­mille d’ac­cueil et moi, nous nous sommes ré­fu­giés dans la chambre du fond, cou­chés par terre. Ce­la s’est ar­rê­té vers 4 heures du ma­tin… Puis deux grands mi­li­taires po­lo­nais ont frap­pé à la porte et fouillé la mai­son à la re­cherche d’hommes. Nous étions pé­tri­fiés. Ils ont trou­vé le pro­prié­taire trop vieux et l’ont lais­sé là… »

« J’ai com­pris qu’ils al­laient pendre des gens »

« Dans la ma­ti­née, je suis al­lée dans la cui­sine et j’ai re­gar­dé la place, à tra­vers les vo­lets en lam­beaux. Des na­zis cou­raient dans tous les sens. Vers 13 heures, d’autres sont ar­ri­vés avec des échelles qu’ils ap­puyaient contre les ré­ver­bères, et des cor­dages. Je me suis fi­gée. J’ai com­pris qu’ils al­laient pendre des gens… J’ai vu ar­ri­ver des hommes en files. Ils mar­chaient len­te­ment, tête bais­sée. Ils sont res­tés long­temps au pied des ré­ver­bères. L’ab­bé Es­pi­nasse était là pour in­ter­ve­nir,

NOU­VELLE VIE. Après la guerre, Alice Meyzie s’est re­ma­riée et a no­tam­ment tra­vaillé comme se­cré­taire à l’ély­sée sous Vincent Au­riol.

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