Au plai­sir des (bons) mots DU TEMPS PRÉ­SENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

La bê­tise à l’état pur ne court pas les rues. Même en scru­tant nos propres exis­tences, nous n’en trou­vons pas d’exemples écla­tants. Ou alors très peu. Les ma­ni­fes­ta­tions de la sot­tise des autres nous sont plus fa­ci­le­ment per­cep­tibles. Elles nous étonnent. « Com­ment peut­on être si bête ? » nous de­man­dons­nous alors. C’est une ques­tion pu­re­ment rhé­to­rique, car nous en te­nons la ré­ponse toute prête. Le conduc­teur de voi­ture, par exemple, la trou­ve­ra dans le genre au­quel ap­par­tient l’au­to­mo­bi­liste avec qui il est en­tré en conflit. Ja­dis c’était le pri­vi­lège des hommes que de s’ex­cla­mer « na­tu­rel­le­ment, c’est une femme ! ». Il y a quelques se­maines, j’ai pu consta­ter que ce pri­vi­lège avait fait son temps lorsque j’ai en­ten­du une tren­te­naire d’al­lure spor­tive (et qui, à mon humble avis, était dans son droit) sug­gé­rer à ce­lui qui l’ac­ca­blait de coups de klaxon que ma­dame sa mère l’ayant trop se­coué la tête en bas juste après sa nais­sance, ses or­ganes gé­ni­taux avaient été trans­por­tés dans son cer­veau (qu’elle sup­po­sait de pe­tite taille) et qu’ils n’en se­raient plus ja­mais re­des­cen­dus. Bien en­ten­du, cette dy­na­mique jeune femme ex­pri­ma cette hy­po­thèse plus briè­ve­ment que je ne viens de le faire, mais c’est qu’on m’a dit que des ado­les­cents lisent cette chro­ni­ que et que je pré­fère leur four­nir des exemples d’un lan­gage or­né, fût­il jus­ti­ciable du re­proche d’ar­chaïsme, que de les confor­ter dans l’idée qu’il n’y a de mode d’ex­pres­sion pos­sible que ce­lui des tex­tos. Ce n’est pas pour leur bien, c’est pour leur plai­sir que je m’ap­plique à ne pas al­ler par le che­min le plus court d’un dé­but à une fin de phrase, d’un com­men­ce­ment à un achè­ve­ment d’idée. Dé­cla­rés bruts de fon­de­rie, nos sen­ti­ments pa­raissent bien pauvres. Ex­pri­mées toutes crues, nos idées semblent bien courtes. Comme il est plu­tôt rare que nous réus­sis­sions à en­ri­chir nos sen­ti­ments ou à ap­pro­fon­dir nos idées, il nous reste la res­source de tra­vailler leur ex­pres­sion, de la faire pas­ser par l’équi­valent de ce qu’est au théâtre la mise en scène.

Tout le monde n’est pas le ca­pi­taine Had­dock, qui se montre ca­pable de re­nou­ve­ler puis­sam­ment et constam­ment le vo­ca­bu­laire de l’in­jure. « Bougres de faux­je­ton à la sauce tar­tare », « Baya­dère de car­na­val », « Co­lo­quinte à la graisse de hé­ris­son », « Pa­pou des Car­pates » ou (ma pré­fé­rée) « Sombre oryc­té­rope » jus­ti­fient et même ap­pellent la briè­ve­té. Elle n’ex­clut pas la pé­da­go­gie : qui sau­rait, sans le bon ca­pi­taine, que l’oryc­té­rope (ap­pe­lé aus­si co­chon de terre) est un mam­mi­fère four­mi­lier et fouis­seur, unique membre de l’ordre des tu­bu­li­den­tés, qui res­semble à un gros rat rose avec des oreilles de fen­nec ? Ceux qui n’ont pas le don de frap­per fort et so­nore, (car une in­jure se doit de re­ten­tir) ont la res­source de fa­çon­ner des images avec les mots. Ain­si, à propos d’un confrère connu pour sa bien­veillance à l’égard des puis­sants et qui ve­nait d’ac­cep­ter l’offre et le gros chèque d’un nou­vel em­ployeur, que pou­vait­on dire de plus juste que « ça prouve qu’on peut chan­ger de trot­toir sans chan­ger de mé­tier » ? Au su­jet d’un haut­fonc­tion­naire qu’on avait vu mettre le même zèle à ser­vir des gou­ver­ne­ments aux am­bi­tions contra­dic­toires, voire in­com­pa­tibles, et qui se trou­vait une nou­velle fois pro­mu, quel meilleur com­men­taire que « il ne s’élève pas, il rampe de­bout ». Les in­ven­teurs de pa­reils traits sai­sissent la moelle sub­stan­ti­fique d’une si­tua­tion et donnent aux mots une force ex­plo­sive. Je viens de ci­ter des adeptes du tir di­rect. Le tir en ra­fale peut ai­der à ache­ver les vic­times. Les deux bro­cards ci­des­sus se­ront ain­si uti­le­ment com­plé­tés par cet aver­tis­se­ment de Cha­teau­briand : « il faut se mon­trer éco­nome de son mé­pris en rai­son du grand nombre de né­ces­si­teux ». Le ciel vous tienne en joie.

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