Une double ré­sis­tance ca­mou­flage R

Que ré­vèlent les pho­to­gra­phies per­for­mances de Liu Bo­lin, « l’homme ca­mé­léon », qua­si in­vi­sible ? L’éner­gie d’une ré­sis­tance ar­tis­tique et pa­ci­fique, la fra­gi­li­té et la force de l’être hu­main. À voir à Vi­chy (Al­lier).

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Fa­bienne Fau­rie fa­bienne.fau­rie@cen­tre­france.com

es­ter de­bout. Ré­sis­ter. Dans une so­cié­té chi­noise où l’in­di­vi­du est fon­du dans la masse, Liu Bo­lin a choi­si les armes de l’ex­pres­sion ar­tis­tique. Pas de mots. Mais, des pho­to­gra­phies per­for­mances où, tel un homme ca­mé­léon, il se fond dans les dé­cors ur­bains ou na­tu­rels.

Le fes­ti­val Por­trait(s), édi­tion N° 5, à Vi­chy, lui consacre une ré­tros­pec­tive sur l’es­pla­nade du lac d’al­lier. Éton­né de voir au­tant de ces oeuvres réunies (une soixan­taine) pour la pre­mière fois, Liu Bo­lin conte le dé­clen­che­ment de cette pos­ture ar­tis­tique. « En 2005, j’ai vé­cu la des­truc­tion de 140 ate­liers d’ar­tistes par le gou­ver­ne­ment chi­nois dans le vil­lage de Suo Jia Cun. »

En ré­ac­tion à cette vio­lence, le sculp­teur, di­plô­mé de l’aca­dé­mie des Beaux­arts de Pé­kin choi­sit un moyen de pro­tes­ta­tion si­len­cieuse. Il réa­lise sa pre­mière per­for­mance pho­to­pein­ture sur les dé­combres de son ate­lier de sculp­ture. « J’uti­lise alors la tech­nique du ca­mou­flage qui est celle de l’ar­mée. »

Après Hi­ding in the ci­ty (se ca­cher dans la ville), Liu Bo­lin en­chaîne avec opi­niâ­tre­té des sé­ries où il pose, le vi­sage her­mé­tique, sou­vent les yeux fer­més, ha­billé d’un « uni­forme » chi­nois et le corps peint. Ain­si, il se rend qua­si­ment in­vi­sible, mais re­pé­rable. À son en­tê­te­ment à dis­pa­raître dans ses dé­cors ré­pond en écho ce­lui du spec­ta­teur qui va scru­ter la pho­to­gra­phie pour dé­ce­ler sa pré­sence.

« J’ai dé­bu­té ma car­rière en pleine trans­for­ma­tion de la so­cié­té chi­noise, tant sur le plan so­cial qu’éco­no­mique, avec, en toile de fond, les ca­rac­tères des slo­gans po­li­tiques. Quand nous sommes plus jeunes nous ne per­ce­vons pas for­cé­ment leur sens ni l’im­pact qu’ils ont sur nous. Je les ai uti­li­sés dans mes per­for­mances pour dire sim­ple­ment aux gens à quoi nos vies res­semblent. Plus que la po­li­tique en tant que telle, c’est l’at­mo­sphère dans la­quelle nous évo­luons qui m’in­té­resse. Même quand je me cache dans des dé­cors na­tu­rels, je constate qu’ils de­viennent de plus en plus ma­nu­fac­tu­rés ».

Pour Liu Bo­lin, qui ex­pose par­tout dans le monde, les su­jets de ré­sis­tance sont mul­tiples : « la po­li­tique, l’éco­no­mie, la culture, le pou­voir des mul­ti­mé­dias, les tech­no­lo­gies nu­mé­riques, la sur­con­som­ma­tion, la pol­lu­tion, le chô­mage etc. » C’est ain­si qu’il a for­gé sa pro­tes­ta­tion per­son­nelle « en une pos­ture de ré­sis­tance mon­diale. »

Pour réa­li­ser ses per­for­mances pho­to­pein­ture, Liu Bo­lin s’im­pose par­fois de res­ter de­bout dix heures, sans man­ger, ni boire. « Je dois res­ter im­mo­bile, gar­der la pos­ture pour fa­ci­li­ter le tra­vail de mes as­sis­tants qui peignent sur moi le dé­cor dans le­quel je me dis­si­mule. En même temps, cette sta­tion im­mo­bile est un test de ma ré­sis­tance phy­sique. J’y pense sou­vent en ré­fé­rence au com­bat de ma vie. J’uti­lise mon tra­vail ar­tis­tique pour l’ex­pri­mer. Je sais que je dois le faire, l’in­con­fort ou la dou­leur ins­pire cette vo­lon­té. Pour ce­la, je m’en­traîne phy­si­que­ment dans une salle de gym pour ren­for­cer mes jambes, mes hanches, ma taille, mon ventre. »

Dans cette double ré­sis­tance mo­rale et phy­sique, et cette tech­nique du ca­mou­flage Liu Bo­lin af­firme : « je pri­vi­lé­gie le sens de ma pho­to­gra­phie per­for­mance plus que l’es­thé­tisme. L’ar­tiste doit avoir une ré­flexion sur le monde comme l’ont fait Pi­cas­so ou An­dy Wa­rhol. »

Liu Bo­lin en se ren­dant presque in­vi­sible, voire fan­to­ma­tique, donne de la trans­pa­rence à son mes­sage de ré­sis­tance. Et, de la force à la fra­gi­li­té hu­maine.

« Plus que la po­li­tique, c’est l’at­mo­sphère dans la­quelle nous évo­luons qui m’in­té­resse »

LIU BO­LIN. Qui est-il ? Nous tous, semble si­gni­fier, dans ce cache-cache per­for­mance, l’ar­tiste chi­nois qui choi­sit la ré­sis­tance et in­cite à res­ter de­bout. PHO­TOS DO­MI­NIQUE PARAT

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