Un long corps à corps so­cial

S’of­frir côte à côte au so­leil es­ti­val et aux re­gards des autres n’a rien de na­tu­rel

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Sur la plage, il n’y a pas que le so­leil pour té­moin. Et le na­tu­rel avec le­quel les corps s’offrent à ses rayons ar­dents et aux re­gards des autres est le pro­duit d’une longue et tu­mul­tueuse his­toire. I l en est des draps de bain comme des ronds de ser­viette. Car la plage, comme la table, a ses codes de bonne conduite. Ex­po­ser son corps alan­gui au so­leil es­ti­val n’a rien de na­tu­rel.

« Long­temps, rap­pelle l’his­to­rien Ch­ris­tophe Gran­ger, une peau claire était l’apa­nage des femmes de la haute so­cié­té. As­treintes aux tra­vaux des champs, les pay­sannes avaient la peau tan­née par le so­leil. Puis, dans l’entre­deux­guerres, por­tés à la fois par des re­com­man­da­tions mé­di­cales et le sou­ci de dis­tinc­tion so­ciale d’une nou­velle bour­geoi­sie, le so­leil et l’été se voient pa­rés de toutes les ver­tus ou presque. »

« Le corps de sai­son et la sai­son du corps, in­siste l’his­to­rien, s’in­ventent dans cet entre­deux­guerres. Aux yeux de cette nou­velle bour­geoi­sie et de ceux qui dé­jà sa­cri­fient à ces nou­velles normes d’éman­ci­pa­tion, bron­zer, se dé­nu­der, s’al­lon­ger en pu­blic sur le sable ne sont pas in­dé­cents. Ces corps par­tiel­le­ment of­ferts aux re­gards obligent à ap­pri­voi­ser la mixi­té et à dé­ve­lop­per d’autres codes éro­tiques et d’autres pos­tures. Plus de cha­peau, plus de cra­vate, etc. : les re­pères so­ciaux se ré­or­ga­nisent à par­tir de corps dé­vê­tus et ca­li­brés. Se désha­biller sur une plage s’ap­prend, no­tam­ment pour les femmes. Quant aux hommes, il leur faut ap­prendre à se conte­nir. » Nom­bril

Le maillot de bain une pièce dé­barque en 1920. L’ambre so­laire tar­tine les corps dès 1935. L’an­née sui­vante, ce sont les fa­meux congés payés.

La ré­ac­tion se re­trousse les manches, prête au coup­de­poing : « La bour­geoi­sie tra­di­tion­nelle, ai­sée et sou­vent mar­ quée à droite, qui avait la main sur la pra­tique bal­néaire, mène une vé­ri­table croi­sade à la fois po­li­tique et mi­li­tante, voire même vio­lente, sur les plages. »

C’est là l’écume d’une époque ré­vo­lue : « L’af­fais­se­ment du monde des oi­sifs, l’as­cen­sion du sa­la­riat et la ter­tia­ri­sa­tion des em­plois fé­mi­nins troublent un peu plus une France coin­cée entre deux ef­fon­dre­ments et pro­fitent à une bour­geoi­sie nou­velle qui n’est pas celle des grands pa­trons. Cette gé­né­ra­tion, moins ai­sée mais plus ins­truite, ré­tive à toute ap­par­te­nance de classe, pré­fère in­ves­tir dans l’édu­ca­tion et la li­ber­té plu­tôt que dans la mo­rale chré­ tienne et la fa­mille. »

L’in­di­vi­dua­lisme se re­centre sur le nom­bril : « Der­rière la fri­vo­li­té, il y a des luttes so­ciales. Ce n’est pas un ha­sard si c’est d’abord une af­faire de femmes, elles si long­temps et en­core trop sou­vent ré­duites aux ap­pa­rences. »

Avec les Trente Glo­rieuses, la plage de­vient un ho­ri­zon in­dé­pas­sable : « Après la Deuxième Guerre mon­diale, les va­cances es­ti­vales sont prises comme un des re­pères de la mo­der­ni­sa­tion du pays dont at­teste l’amé­na­ge­ment du lit­to­ral. Les va­cances se sont si bien ins­ti­tu­tion­na­li­sées que les pou­voirs pu­blics ne par­viennent pas à faire par­tir les gens hors sai­son. »

Pa­ral­lè­le­ment, les maillots de bain se font plus cu­lot­tés. Les ma­ga­zines fé­mi­nins n’en dis­putent que plus le bout de gras : « Le mo­no­ki­ni, ap­pa­ru en 1964, s’est im­po­sé en une di­zaine d’an­nées après avoir es­suyé les mêmes cri­tiques que dans l’entre­deux­guerres. Dans les an­nées 1950­1960, les va­can­ciers trop com­plexés, faute de ne pou­voir sa­tis­faire aux normes de svel­tesse, ont dis­pa­ru de la plage dé­sor­mais ré­ser­vée aux corps dé­nu­dés. » Bur­ki­ni

Et Ch­ris­tophe Gran­ger de sou­pi­rer : « Quel mythe que la dé­mo­cra­tie des corps ! L’idéo­lo­gie néo­li­bé­rale est pas­sée par là. L’an­tienne est connue : votre corps vous ap­par­tient, à vous de le ca­pi­ta­li­ser, de le faire fruc­ti­fier, de l’en­tre­te­nir. Comme si la nu­di­té va­lait éga­li­té. Or tout le monde n’a pas ac­cès aux mêmes plages, aux mêmes dis­po­ni­bi­li­tés et moyens pour prendre soin de son corps. Quant aux codes so­ciaux, les maî­trisent d’abord ceux qui les im­posent, quitte à chan­ger les normes quand celles­ci ne les servent plus. »

La plage, donc, ap­par­tient aux corps dé­nu­dés et à eux seuls comme en té­moignent les émois sus­ci­tés par l’ap­pa­ri­tion du bur­ki­ni dans les an­nées 2010 : « C’est une te­nue de plage, plus cou­verte que les autres voi­là tout, et un phé­no­mène mar­gi­nal comme le voile à l’école. Le bur­ki­ni contre­vient au sa­cré du corps es­ti­val. Mieux, iro­nie de l’his­toire, les mêmes mi­lieux qui ré­prou­vaient les corps dé­nu­dés condamnent au­jourd’hui le bur­ki­ni et, au­de­là, l’is­lam. Ar­rê­té mu­ni­ci­pal après ar­rê­té mu­ni­ci­pal, l’opi­nion est som­mée de ré­agir au nom d’une laï­ci­té mal com­prise. »

La li­ber­té ? Elle est je­tée avec l’eau du bain. Sur la plage, le dik­tat de la min­ceur est moins ques­tion­né que l’aus­té­ri­té re­li­gieuse ve­nue de l’autre rive.

VA­CANCES. Le so­leil et la mer tou­jours in­dé­trô­nables. PHO­TO AFP

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