Un so­cio­logue en uni­forme

Le Puy­dô­mois Jean­sté­phane Vial­le­font a plu­sieurs cas­quettes : com­man­dant de gen­dar­me­rie et doc­teur en so­cio­lo­gie. Sa thèse consa­crée au ter­ro­risme is­la­miste vient de pa­raître.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Grade après grade, le Puy­dô­mois Jean­sté­phane Vial­le­font mène une double et brillante car­rière, à la fois com­man­dant de gen­dar­me­rie et doc­teur en so­cio­lo­gie.

La pre­mière ne fai­sait pas un pli tant les uni­formes ont dé­fi­lé dans son en­fance au Crest. Re­trai­té France Té­lé­com, conseiller mu­ni­ci­pal de­puis 1995, au­jourd’hui ad­joint, son père Mi­chel est aus­si sa­peur­pom­pier de­puis 38 ans. De son grand­père pa­ter­nel Jean, le pe­tit­fils ne connaît que l’uni­forme de gen­darme por­té par le sou­ve­nir fa­mi­lial : « Il est mort au ser­vice de la France, tué à Oran, en Al­gé­rie, en 1962, par L’OAS. Je ne l’ai pas connu. C’est le hé­ros fa­mi­lial. »

La se­conde tient aux livres qu’on ima­gine ali­gnés en rangs ser­rés dans sa bi­blio­thèque où la ques­tion du ter­ro­risme oc­cupe une place gran­dis­sante. « J’ai tou­jours beau­coup lu. Pour le plai­sir, par cu­rio­si­té, par in­té­rêt. »

Af­fec­ta­tions

Bref, pour me­ner à bout sa thèse consa­crée au ter­ro­risme is­la­miste, il a mis au pas cette pas­sion pour la lec­ture. Et la fa­mille a sui­vi la ca­dence : « Tout mon temps libre ou presque pen­dant six longues an­nées est al­lé à la ré­dac­tion de cette thèse. Lu­di­vine, mon épouse, et Bap­tiste, mon fils au­jourd’hui âgé de six ans, s’en sont ac­com­mo­dés. »

Certes, Lu­di­vine sa­vait à quoi elle s’en­ga­geait lors­ qu’ils se sont ren­con­trés il y a onze ans. Jean­sté­phane avait dé­jà bien avan­cé dans sa double car­rière : « Je suis al­lé en ly­cée mi­li­taire, à Au­tun, en classe pré­pa après un bac B pré­pa­ré au ly­cée cler­mon­tois Go­de­froy de Bouillon. Puis je suis en­tré en école de sous­of­fi­cier en 1996 à Chau­mont. En 1997, j’ai re­joint l’es­ca­dron de gardes mo­biles à Gre­noble. En 2000, j’ai in­té­gré l’école d’of­fi­ciers à Me­lun. En 2002, je suis af­fec­té comme lieu­te­nant à l’es­ca­dron de gardes mo­biles ba­sé à Tou­louse. Suivent, en 2006, An­ne­cy où j’ai ren­con­tré Lu­di­vine, puis en 2010, Vil­ le­franche de Rouergue, et, de­puis 2014, la ré­gion pa­ri­sienne. »

Des rangs de la gen­dar­me­rie aux bancs de l’uni­ver­si­té, les ha­sards des af­fec­ta­tions ont aus­si as­sis son cur­sus : « À Gre­noble, en 2000, j’ai dé­cro­ché une maî­trise en his­toire contem­po­raine. À Tou­louse, j’ai ob­te­nu un mas­ter 2 in­ti­tu­lé Po­lice et sé­cu­ri­té. Un livre conseillé par un an­cien of­fi­cier du GIGN, Les Vo­lon­taires de la mort de Fran­çois Gé­ré, a confor­té un in­té­rêt pour le ter­ro­risme nour­ri par mon his­toire fa­mi­liale. La thèse qui a sui­vi in­ter­roge les mo­ti­va­tions des gens qui en vien­ nent à sa­cri­fier leur vie dans le cadre du ter­ro­risme. »

C’est dans les livres qu’il a trou­vé les pre­mières ré­ponses à cette bar­ba­rie et cette idéo­lo­gie d’un autre temps : « Dans les an­nées 1930, des jeunes Al­le­mands en­doc­tri­nés par le na­zisme sont al­lés se faire tuer par l’ar­mée rouge alors aux portes de Ber­lin. Ernst Bloch, dans Hé­ri­tage

de ce temps, l’ex­plique par la non­contem­po­ra­néi­té des temps. Ces jeunes Al­le­mands vi­vaient dans un pré­sent mil­lé­na­riste, pas dans ce­lui d’une guerre dé­sor­mais per­due. »

L’ana­lyse ob­jec­tive du ter­ro­risme is­la­miste lui a per­mis de pré­ci­ser ces ré­ponses : « Il s’est agi d’abord de sor­tir de l’ac­tua­li­té des mé­dias, du re­gistre de l’émo­tion. Il s’est agi en­suite de res­ser­rer la pro­blé­ma­tique au ter­ro­risme moyen­orien­tal. Car les at­ten­tats ap­par­tiennent de longue date à l’his­toire. Les Zé­lotes, des Juifs qui lut­taient contre l’oc­cu­pa­tion ro­maine, y ont re­cou­ru. »

Ré­seaux so­ciaux

Et de s’in­ter­ro­ger, en­fin, sur le choc de tem­po­ra­li­tés qui arme l’ac­tuel ter­ro­risme moyen­orien­tal : « Le pré­sent des is­la­mistes ren­voie au Moyen Âge, à la grandeur pas­sée d’un Is­lam alors conqué­rant. À l’heure de la glo­ba­li­sa­tion, le temps uni­forme de la mo­der­ni­té s’op­pose à leur per­cep­tion du monde an­crée dans des croyances an­ces­trales. Dans cette guerre des va­leurs, l’is­lam s’est im­po­sé comme l’op­po­sant le plus vi­ru­lent à l’hé­gé­mo­nie oc­ci­den­tale. »

« Pa­ra­doxa­le­ment, note le cher­cheur, à l’heure de la tech­no­lo­gie toute puis­sante, cette guerre rend à l’hu­main toute sa cen­tra­li­té. Si les mé­thodes sont aus­si vio­lentes qu’ar­chaïques comme l’égor­ge­ment à l’arme blanche, leur force sym­bo­lique est am­pli­fiée par les moyens de pro­pa­gande mo­derne, d’au­tant que les ré­seaux so­ciaux sont sou­vent re­pris par les mé­dias. »

Comme gen­darme, comme so­cio­logue, son double com­bat ne fait que com­men­cer : « Je vais, sous la di­rec­tion de Fran­çois Dieu, concen­trer mes re­cherches sur les is­la­mistes qui agissent en Eu­rope et re­crutent dans nos ban­lieues. »

IN­VES­TIS­SE­MENT. Une pas­sion aus­si pro­non­cée pour les livres sa­vants que, hé­ri­tage fa­mi­lial, pour l’uni­forme. PHO­TO JÉ­RÔME PILLEYRE

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