Mé­tiers ma­nuels, la pa­na­cée ?

En quête de sens, cer­tains jeunes di­plô­més se tournent vers l’ar­ti­sa­nat

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septieme jour - Ca­ro­line Cou­pat ca­ro­line.cou­pat@gmail.com

Du cadre dans la banque de­ve­nu me­nui­sier à l’in­gé­nieur dans l’in­dus­trie agroa­li­men­taire qui dé­cide de vivre de sa pas­sion pour la cui­sine, les re­con­ver­sions de di­plô­més du su­pé­rieur dans une pro­fes­sion dite « ma­nuelle » se mul­ti­plient. Avec des suc­cès divers, se­lon les cas.

Pen­dant long­temps, en ma­tière d’em­ploi, les choses étaient claires : aux étu­diants brillants, ou en tout cas stu­dieux, re­ve­naient les em­plois pres­ti­gieux et bien ré­mu­né­rés ; les autres, lais­sés­pour­compte du sys­tème sco­laire, étaient di­ri­gés d’au­to­ri­té vers les voies de ga­rage que consti­tuaient alors les pro­fes­sions ma­nuelles.

Mais l’époque est au cham­bou­le­ment : la jeune gé­né­ra­tion ne re­cherche plus seule­ment un em­ploi stable et bien payé. Dé­sor­mais, face à la pro­li­fé­ra­tion des « bull­shit job » (« bou­lots à la con »), dont l’uti­li­té concrète reste par­fois né­bu­leuse, cer­tains, de plus en plus nom­breux, se prennent à rê­ver d’un tra­vail épa­nouis­sant, créa­tif et concret, pour le­quel ils se lè­ve­raient avec plai­sir le ma­tin.

L’in­té­rêt crois­sant des jeunes di­plô­més du su­pé­rieur pour les mé­tiers ma­nuels est donc di­rec­te­ment lié à une « quête de sens », ex­plique Pierre Lam­blin, di­rec­teur du dé­par­te­ment études et re­cherche de l’as­so­cia­tion pour l’em­ploi des cadres (Apec), qui évoque par exemple les « vo­ca­tions » éveillées, chez les jeunes di­plô­més, pour les « mé­tiers de la res­tau­ra­tion » à la fa­veur des di­verses émis­sions de cui­sine et d’une ma­nière gé­né­rale les pro­fes­sions évo­quant un cer­tain art de vivre.

Mais du mé­tier fan­tas­mé à sa réa­li­té, il y a par­fois un fos­sé. Ain­si Per­rine Le­comte, une Puy­dô­moise ti­tu­laire d’un mas­ter 2 en ges­tion d’en­tre­prise, a­t­elle à 25 ans mis de cô­té sa car­rière de conseillère en créa­tion d’en­tre­prise pour pré­pa­rer… un CAP de me­nui­se­rie. « Je m’en­nuyais dans mon tra­vail, qui man­quait de concret. Je vou­lais créer quelque chose », ex­pli­quet­elle. Las, Per­rine se heurte ra­pi­de­ment aux contraintes phy­siques de ce mé­tier. Souf­frant de maux de dos, elle re­nonce au bout de 9 mois à son pro­jet. Et re­tourne à la ges­tion d’en­tre­prise.

Per­rine n’est pas la seule à avoir con­nu une cer­taine dés­illu­sion en sui­vant son coeur. Chez Adrien Thé­pot, 30 ans et di­plô­mé en ges­tion fi­nan­cière et de pro­jets hu­ma­ni­taires, celle­ci est ce­pen­dant in­ter­ve­nue plus tard. Après plu­sieurs mis­sions hu­ma­ni­taires aux quatre coins du monde, le jeune homme ori­gi­naire de Creuse s’est las­sé du cô­té ad­mi­nis­tra­tif de son tra­vail. Dé­si­reux lui aus­si de « créer quelque chose » avec ses mains, il a pas­sé un CAP char­pen­tier bois. « Une su­per an­née. »

Mais une fois in­té­ri­maire en cou­ver­ture et char­pente, Adrien a un peu dé­chan­té : « Le pro­blème de la re­con­ver­sion, c’est qu’en dé­bu­tant à 30 ans, tu es for­cé­ment moins bon qu’un mec qui fait ça de­puis des an­nées et cer­tains chefs ne le com­prennent pas ». Sans comp­ter le cô­té « bour­rin » de ce mi­lieu très mas­cu­lin… Adrien fi­ni­ra par re­ve­nir à son do­maine ini­tial.

Sur­tout, « faire preuve de réa­lisme et de ré­flexion »

Si l’on ajoute que, comme l’ex­plique San­drine Per­rier, conseillère en for­ma­tion conti­nue au Gre­ta Au­vergne, ces re­con­ver­sions im­pliquent une « baisse de re­ve­nu » et « l’im­pres­sion de re­par­tir de zé­ro », on com­prend que de tels par­cours res­tent « rares ». Mais « ils sont vrai­ment choi­sis », ajoute­t­elle.

L’im­por­tant est de ne pas se pré­ci­pi­ter et de « faire preuve de réa­lisme et de ré­flexion » pour af­fi­ner son pro­jet avant de se lan­cer, conseille Pierre Lam­blin. Dans ces condi­tions, la re­con­ver­sion peut être une réus­site.

Ain­si Mat­thieu Ol­lier a­t­il mû­re­ment ré­flé­chi son pro­jet : ini­tia­le­ment di­plô­mé d’un BTS as­sis­tant de ges­tion, ce Puy­dô­mois de 35 ans dé­bu­te­ra en sep­tembre un CAP ré­pa­ra­tion de car­ros­se­ries, dans le but de re­prendre à terme l’en­tre­prise de son beau­père. Pour lui, c’est à la fois un « chal­lenge » et le moyen d’ac­qué­rir ex­per­tise et « cré­di­bi­li­té » au­près de ses fu­turs em­ployés. Et le jeune homme compte bien mettre à pro­fit son ex­per­tise en ges­tion pour faire fruc­ti­fier son en­tre­prise.

D’autres pro­jets, re­tar­dés un temps, fi­nissent par se concré­ti­ser : Per­rine Le­comte, âgée à pré­sent de 34 ans, a fi­na­le­ment mon­té, il y a deux ans, une en­tre­prise de créa­tion de meubles sur­me­sure avec son ma­ri me­nui­sier. La réus­site de leur pro­jet s’ap­puie sur leur com­plé­men­ta­ri­té : « Je m’oc­cupe du de­si­gn, du conseil aux clients, tan­dis que mon ma­ri réa­lise les meubles ». Avec là en­core, un vrai re­cy­clage de ses com­pé­tences en ges­tion d’en­tre­prise.

Même Adrien a fi­na­le­ment trou­vé un moyen de mettre à pro­fit son CAP : ac­tuel­le­ment en­ca­drant sur un chan­tier d’in­ser­tion, ses connaissances pra­tiques lui sont très utiles. Al­lier com­pé­tences tech­niques, ba­gage uni­ver­si­taire et une so­lide dose de prag­ma­tisme et de mo­ti­va­tion : sans doute est­ce là le bon cock­tail pour une re­con­ver­sion réus­sie dans l’ar­ti­sa­nat !

Je vou­lais « du concret », « créer quelque chose »

ÉBÉNISTE. Un mé­tier à la fois manuel et créa­tif qui at­tire les jeunes di­plô­més en re­con­ver­sion. PHO­TO ÉRIC MALOT

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